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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Roger Martelli dans Le Monde "L'espérance sociale pour répondre à la colère"

Roger Martelli « L’espérance sociale pour répondre à la colère »

La gauche ne doit pas entonner le refrain démagogique du « peuple » contre les « élites », ni se contenter d’épouser les frustrations, estime l’historien, ancien dirigeant du PCF

Emmanuel Macron alerte : « Les démons anciens resurgissent. » Le constat n’est pas faux. Encore faut-il savoir ce qui les a réveillés et ce qu’il faut faire pour qu’ils se rendorment. L’incendiaire peut-il éteindre le feu ? La démocratie est précipitée dans une crise d’une profondeur inouïe. Le peuple n’est plus, comme autrefois, partagé entre l’enthousiasme et la colère, mais entre la sidération et le ressentiment, l’abstention civique et la tentation du « sortez-les tous ! ». Partout, les gouvernants tiennent le même discours : regroupons les modérés des deux rives autour des seules options raisonnables, l’économie de marché et la démocratie des « compétences ». Or, même rassemblées, les forces au pouvoir sont balayées dans les urnes, par les Orban, Salvini et autres Bolsonaro.

Face à elles, une part de la gauche objecte que l’ouragan de la crise a balayé tout sur son passage, ne laissant dans son sillage que le constat violent du fossé qui sépare irrémédiablement le « peuple » et les « élites ». Il n’y aurait plus d’autre choix que de se couler dans le flux des émotions populaires et d’épouser le mouvement des colères. D’abord, rendre visible que l’on est du parti du peuple ; à partir de là, disputer sa primauté à l’extrême droite, en montrant qu’elle n’est pas en état de satisfaire les attentes, d’apaiser les douleurs et de surmonter les frustrations populaires.

« Nous, le peuple » et « eux, les élites »… Le but ne serait plus de rassembler les dominés, mais d’instituer un peuple dans les cadres de la nation. Le creuset de sa prise de conscience serait dans la détestation des élites : la caste, la supranationalité, Bruxelles, Berlin, la mondialisation, le parti médiatique, les bons sentiments, voire la « gôche », ce terme qui vient tout droit de l’extrême droite des années 1930. Face au « populisme de droite », le seul choix cohérent consisterait à imposer un « populisme de gauche ».

L’exemple du Front populaire

La référence au Front populaire est parfois convoquée à l’appui de cette stratégie. Elle ne l’est pas toujours à bon escient. Du temps où les démons anciens surgissaient, la gauche du Front populaire n’a pas voulu convaincre ceux qui se tournaient vers le fascisme qu’ils faisaient le mauvais choix. Elle a redonné confiance à ceux qui ne reconnaissaient plus la gauche officielle dans les compromissions du pouvoir. Elle n’a pas détourné les égarés, mais mobilisé ceux qui pouvaient espérer. Elle n’a pas canalisé le ressentiment, mais redonné au monde du travail et de l’intelligence le sens de la lutte collective.

Le Front populaire utilisa certes la mise en cause des « 200 familles », du temps où le capital se voyait et s’incarnait – le patron avec haut-de-forme et gros cigare. Pourtant, la gauche ne fut pas dynamisée d’abord par la haine de la caste dirigeante, mais par l’espoir d’un monde de justice. Le Front populaire fut antifasciste dans sa détermination, mais ce qui le rassembla, jusqu’à la victoire électorale, ce fut le beau slogan positif Le pain, la paix et la liberté.

Imaginer que la détestation du « eux » est à même d’instituer le peuple en acteur politique majeur est une faute. L’essentiel est, hier comme aujourd’hui, de combattre des logiques sociales aliénantes qui érigent un mur entre exploiteurs et exploités, dominants et dominés, peuple et élites. Le peuple ne devient pas souverain par le ressentiment qui l’anime, mais par le projet émancipateur qu’il propose à la société tout entière.

Pensant accompagner les colères, on attise le ressentiment. On ne combattra pas l’extrême droite en surfant sur ce qui relève de l’amertume et du désarroi. Pour battre les « démons » d’aujourd’hui, il faudra contester leurs idées, dans tous les domaines, que ce soient les migrations, l’information, l’environnement ou la justice fiscale. Ne pas mépriser ceux qui se sentent floués par les puissants est une chose. Légitimer la procédure même de leur dévoiement en est une autre. Ce que ce peuple déboussolé attend, c’est une politique de justice et de dignité. La mission de la politique n’est pas d’accompagner, mais de travailler à cette construction, de rassembler, de suggérer des pistes, de débusquer les pièges, de désigner les causes des malheurs, d’écarter la tentation facile du bouc émissaire.

La gauche historique, celle que tant et tant ont aimée, n’a rien en commun avec l’extrême droite, pas même la référence théorique au peuple. Celui-ci ne se constitue que par le mouvement qui l’émancipe, par l’espérance qui le porte, par l’avenir qu’il dessine, dès aujourd’hui et pour demain. Dans la continuité des fascismes, l’extrême droite critique la démocratie représentative en elle-même, la gauche lui reproche ses limites de classe et son incomplétude. L’une rêve d’autorité et de compétition, l’autre d’égalité et d’émancipation : entre les deux, aucune passerelle n’est possible. Hors de ces convictions je ne vois pas d’issue positive aux convulsions du moment.

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Roger Martelli est historien et ancien membre de la direction du PCF. Il est directeur de la publication du magazine « Regards »

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