13 Novembre 2020
Dans Le Monde
Tired Moonlight (2015), de Britni West. Tourné à Kalispell (Montana), c’est essentiellement un film d’atmosphère, qui vibre dans la lumière. On y voit un pays, l’Amérique, loin de sa légende, mais tel que son immense beauté a partie liée avec sa trivialité. Une esthétique du fragment y célèbre la nature, le paysage, le rafistolage de la nécessité, le rayonnement des êtres et des choses. Carcasse éventrée. Biches, chenilles, cheval, poisson. Soleil irisé, épis blonds, fillette s’ébrouant dans un carré de caravanes pourries. Voix off d’un type qui dit une poésie renversante, évoquant les « poignards sucrés dansant entre les baïonnettes de la solitude ». Chanson folk qui brise le cœur, au piano, par une voix de femme grésillante : « Nés pour aimer et rien d’autre, abandonnés parce que nous étions pauvres, attendras-tu mon retour ? J’avais les cheveux noirs et les yeux clairs, je ne m’entends pas bien avec mes parents, attendras-tu ? Attendras-tu mon retour ? »
Nuées. Forêts. Cieux roses descendant sur la rouille. Fête foraine. Vente aux enchères. Course automobile boueuse. Une femme qui fait des ménages et qui rêve de s’arracher, une vieille immigrée russe et son fils, un jeune couple qui s’aime et qui se quitte. La fiction se glisse dans les interstices. Simplicité extrême de ces prises. Sentiment cosmique. Génie américain, filmé poétiquement en super-16. Ralph Waldo Emerson semble y croiser Charles Bukowski. Voici un film qui fait sentir et qui fait rêver beaucoup plus loin que nombre de ceux qui sortent de l’usine à rêves.