Luttes émancipatrices,recherche du forum politico/social pour des alternatives,luttes urbaines #Droit à la Ville", #Paris #GrandParis,enjeux de la métropolisation,accès aux Archives publiques par Pierre Mansat,auteur‼️Ma vie rouge. Meutre au Grand Paris‼️[PUG]Association Josette & Maurice #Audin>bénevole Secours Populaire>Comité Laghouat-France>#Mumia #INTA
29 Juillet 2026
On mesure chaque jour la disqualification de la parole au profit de l’invective ou de la menace : l’écoute est mise à mal en même temps que s’efface la conversation. Pire, selon le sociologue, sur les réseaux sociaux où il n’y a plus de visage, plus de corps, la haine de l’autre se déploie.
Les régimes autoritaires prennent de plus en plus d’importance même s’ils arrivent au pouvoir par une démocratie qu’ils s’acharnent ensuite à détruire. S’agissant de conflits majeurs au Moyen-Orient, en Ukraine ou ailleurs, on mesure chaque jour la disqualification de la parole au profit de l’invective ou de la menace. Même au plus élémentaire, l’écoute est mise à mal en même temps que s’efface la conversation. De longue date, le plaisir à être ensemble s’incarnait dans des métaphores acoustiques : on était en résonance, en harmonie, au diapason, en accord, tout ouïe, à l’écoute, on vibrait à l’unisson, etc. Ces images tombent en désuétude. On dira bientôt être écran à écran pour dire la résonance avec l’autre. Activité des plus communes de l’existence, mais aujourd’hui menacée, la parole, sous la forme de la conversation ou du débat connaît une crise majeure.
L’écran se substitue au lien social, au souci vivant des autres. L’isolement se multiplie en donnant le sentiment que les autres sont convocables et congédiables à tout moment. Les anciennes solidarités disparaissent au profit de l’abstraction des réseaux avec des correspondants physiquement absents. La réciprocité du visage à visage dans l’échange devient une exception. Le passage d’Homo sapiens à Homo numericus manifeste une rupture anthropologique colossale qui bascule dans l’anachronisme la plupart des principes que l’on croyait intangibles de la civilité, et donc du lien social.
L’écoute qui impliquait l’égale dignité des interlocuteurs se raréfie. Le débat démocratique est désormais une joute agonistique, et non plus un échange d’arguments et de réponses. On n’écoute plus l’autre qui n’est pas le miroir de soi, on le combat. La subtilité et la complexité du monde se dissolvent dans des prises arrogantes de position ou des menaces à l’encontre de ceux qui pensent un peu autrement. Nous sommes loin désormais de l’échange, au sens démocratique du terme, décrit autrefois par Hannah Arendt : «Je me forme une opinion en considérant une chose donnée à différents points de vue, en me rendant présentes à l’esprit les positions de ceux qui sont absents ; c’est-à-dire que je les représente.»
Une telle attitude implique une ouverture à l’autre, une attention à sa parole, une capacité à se mettre à sa place. Avec les réseaux sociaux et la valorisation du lointain au détriment du proche, l’autre disparaît, et avec lui la conversation ou le débat. La crise de la démocratie que traversent nos sociétés est d’abord une crise de l’écoute. Chacun est centré sur lui-même, dans son autopromotion, indifférent à l’autre hormis s’il est un miroir ou en opposition à soi, crime de lèse-majesté provoquant alors une réplique cinglante. L’identité se formate autour d’une communauté digitale flottante et sur des opinions figées. Le socle commun du lien social est profondément altéré, fragmenté par cet hyperindividualisme à tonalité narcissique.
La conversation est une démocratie élémentaire. Les modes traditionnels d’échange qui impliquaient une écoute sont chaque jour plus détrônés par le numérique, un monde sans visage, c’est-à-dire anonyme, sans corps, où l’autre devient un fantôme avec une présence purement spectrale. Les polémiques qui naissent de divergences d’interprétation sur des faits pourtant bien tangibles sont une aubaine pour les réseaux sociaux qui gardent plus longtemps les internautes et accroissent leurs recettes publicitaires. La volonté de détruire l’autre qui ne pense pas comme soi est monnaie courante. L’invective domine des discussions devenues difficiles. Les anciens rites de civilité de la conversation, fondés en principe sur la sacralité de la personne en face de soi, sont mis à mal. On cherchait à épargner à l’autre une humiliation, une blessure d’amour-propre. On entendait lui «sauver la face», pour reprendre les termes d’Erving Goffman, en considérant qu’il était de son devoir de faire de même.
Le portable s’interpose en permanence entre soi et les autres comme une muraille invisible derrière laquelle se retirer à tout instant. En pleine discussion, certains le prennent en mains, répondent à un appel ou envoient un texto en même temps qu’ils semblent continuer à écouter. Parfois ils laissent en plan leur vis-à-vis qui se demande que faire de ce temps d’effacement de sa présence, ce moment pénible où on l’a éteint en appuyant sur la touche «pause» de son existence, alors il attend que son interlocuteur enfin de retour presse la touche «réinitialisation». Encore attentifs au souci de reconnaissance de leur parole, des enfants s’insurgent à l’image de cette petite fille qui parle à son père qu’elle ne voit qu’en fin de semaine. A plusieurs reprises la petite lui demande de l’écouter. Hypnotisé par son portable, le père répond toujours machinalement qu’il l’écoute. En colère, meurtrie, elle finit par lui dire : «Papa, je veux que tu m’écoutes avec les yeux». S’il était discourtois, il y a quelques années, de parler à quelqu’un sans le regarder ou avec une écoute distraite, le fait est aujourd’hui entré dans la banalité des interactions.
Même si une conversation confirme ou bouscule des opinions, la volonté de ne pas blesser l’autre prime. Le visage est un lieu de responsabilité mutuelle, d’identification possible à celui ou celle à qui je parle. L’affirmation péremptoire de la vérité en étant convaincu d’en être le garant a toujours été tragique au cours de l’histoire. Seule une parole contre une parole, une écoute contre une autre, un échange mutuel d’arguments est susceptible d’en éliminer le danger. Mais sur les réseaux sociaux où il n’y a plus de visage, plus de corps, plus de présence, la haine de l’autre se déploie sans mesure favorisée par l’anonymat. Dévorée par la marchandisation de l’attention, l’écoute est devenue un enjeu politique majeur.