Emmanuel Macron entre dans une année crépusculaire, mais, pour la culture, il pourra se féliciter d’être à l’origine d’un texte formidable. Historique aussi. Inimaginable il y a dix ans. On veut parler de la loi-cadre sur les restitutions de biens culturels à des pays étrangers, adoptée par les deux Chambres les 6 et 7 mai. A l’unanimité s’il vous plaît, ce qui est un exploit en ces temps de crispations identitaires, où les élus s’insultent pour un rien. Il n’y avait pas grand monde à l’Assemblée nationale au moment du vote, mais comme au football, le résultat compte plus que la manière.
Il aura fallu attendre plusieurs décennies pour qu’un président de la République ose rappeler une évidence : un objet volé ou pillé doit être rendu à son propriétaire. Que 90 % des artefacts africains aient quitté le continent, de fait amputé de sa mémoire, est indécent. Emmanuel Macron a levé un tabou lors d’un discours de 2017, à Ouagadougou : « Je veux que, d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions (…) du patrimoine africain en Afrique. »
La loi arrive après neuf ans par un chemin escarpé. En 2024, à la suite d’une énième embûche, nous écrivions dans une chronique que la France freinait le mouvement « de façon pathétique ». Pour toucher au but, il fallait un profond changement de mentalité, en France et en Europe, dans l’opinion et les musées, chez les élus de tous bords. C’est ce mouvement qu’Emmanuel Macron a pressenti.
Les signes en sont multiples. La nouvelle génération dans les musées en Occident est bien plus favorable aux restitutions que la précédente. Ces dernières ont été accélérées par nombre de pays. Un travail sur les provenances des œuvres s’est intensifié. Au Bénin ou en Côte d’Ivoire, des musées ont été construits ou rénovés. Citons le jeu vidéo Relooted (« repillé »), sorti le 10 février, produit en Afrique du Sud, qui consiste à dérober dans des musées occidentaux des objets pillés en Afrique et les rendre au Musée des civilisations noires, à Dakar. Plus largement, un sondage de 2021 a révélé que plus d’un Britannique sur deux est favorable à la restitution à la Grèce des marbres du Parthénon, conservés au British Museum, et c’est une sacrée surprise.
Moment important
En France, le verrou qui a sauté est le mot « inaliénabilité », au nom de laquelle nos musées ne peuvent se séparer de leurs collections. Depuis dix ans, seules des lois spécifiques, en forme d’usines à gaz, ont permis de restituer une poignée d’artefacts, par exemple 26 œuvres du trésor d’Abomey au Bénin en 2021, ou le tambour Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire en mars.
La force de la loi-cadre est de légitimer le principe des restitutions. Pour tous les continents. La décision n’est plus du ressort du Parlement et de la loi, mais de deux commissions, dont une bilatérale (la France et le pays concerné), dont le choix est validé par un décret en Conseil d’Etat.
Preuve que le moment est important, des voix muséales dénoncent la fin de l’inaliénabilité. L’extrême droite oscille entre dénoncer un renoncement et dire « bon débarras ». Les Verts regrettent que la loi ne fasse pas référence au passé colonial de la France, moteur de pillages. Mais le texte est bon parce qu’il fait consensus. Il emprunte à deux rapports sur les restitutions : le premier, plutôt radical, de 2018, dont les auteurs, la Française Bénédicte Savoy et le Sénégalais Felwine Sarr, appellent à des restitutions massives aux Etats africains ; le second, de 2023, de l’ancien président du Louvre Jean-Luc Martinez, prône un partenariat entre la France et les pays concernés.
Que Bénédicte Savoy, qui vient de publier 1815, le temps du retour. Restituer l’art en Europe après l’Empire napoléonien (La Découverte, 328 pages, 22 euros), nous dise son enthousiasme pour une loi qui va moins loin que son rapport est un signe : « Un barrage s’est ouvert, le fleuve va pouvoir naviguer. » Les restitutions ne concernent que la période entre 1815 et 1972 (exit les pillages napoléoniens dans une palanquée de pays) et évacuent les prises de guerre (exit pas mal de trophées, notamment en Algérie). La demande ne peut venir que d’un Etat et pas d’un groupe ethnique, sur des objets précis. Mais il y a des audaces dans le texte. Le Parlement ne pourra pas mettre son veto. Sont concernés des objets entrés en France dans des conditions non seulement « illégales », mais « illicites », par exemple un achat à vil prix – une façon de pointer la colonisation.
Et puis le texte ne conditionne plus les restitutions à la présence en Afrique de musées aux « standards internationaux ». Pour reprendre une formule employée dans un édito du site Afrique XXI, le 17 avril, depuis quand un braqueur a-t-il un droit de regard sur le destin d’un bien qu’il a volé ? L’Etat « restitué » fait ce qu’il veut, peut déposer l’objet où il veut, comme il veut et selon ses normes. Il peut même le donner ou le vendre. En 2022, l’Allemagne a restitué des bronzes au Nigeria, qui les a rendus à une famille initialement volée. L’Allemagne a hurlé « mais de quel droit ? ».
Certains craignent de voir des musées français se vider. Ces derniers abritant 150 000 objets d’Afrique subsaharienne dont la moitié pour le seul Quai Branly, à Paris, il y a de la marge, d’autant que les commissions freineront les ardeurs. Les musées universels comme le Louvre ne sont pas plus menacés. Mais, oui, un mouvement va s’accélérer. Nos musées vont perdre nombre de pièces essentielles d’Afrique ou d’Asie, et c’est très bien.
La Franco-Béninoise Marie-Cécile Zinsou, très impliquée dans les restitutions, voit des « perspectives formidables » à la suite de discussions au sommet Africa Forward, à Nairobi, le 11 mai, entre officiels français et responsables de musées africains. Reste à savoir si un nouveau président de la République, dans un an, troublera le jeu. « Le mouvement est irréversible », a rétorqué Emmanuel Macron, à Nairobi. Le plus stupéfiant est qu’il a peut-être raison.

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