Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Pierre Mansat et les Alternatives

Luttes émancipatrices,recherche du forum politico/social pour des alternatives,luttes urbaines #Droit à la Ville", #Paris #GrandParis,enjeux de la métropolisation,accès aux Archives publiques par Pierre Mansat,auteur‼️Ma vie rouge. Meutre au Grand Paris‼️[PUG]Association Josette & Maurice #Audin>bénevole Secours Populaire>Comité Laghouat-France>#Mumia #INTA

" racisés"?, une tribune de Gérard Noiriel

" racisés"?, une tribune de Gérard Noiriel
« Refuser de diviser le peuple français entre les racisés et les non-racisés n’est pas nier l’existence du racisme »
Tribune
Stéphane Beaud
Sociologue
Gérard Noiriel
Historien
Dans une tribune au « Monde », le sociologue Stéphane Beaud et l’historien Gérard Noiriel analysent les raisons pour lesquelles des personnes victimes de racisme – comme le nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko – rejettent le qualificatif de « racisé ».
 

La fausse nouvelle concernant Bally Bagayoko, le nouveau maire [« insoumis »], qui aurait dit – en réponse à une question de Darius Rochebin sur LCI – que Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) était « la ville des Noirs », a alimenté une polémique très instructive pour comprendre comment se diffusent aujourd’hui les thèses de l’extrême droite, bien au-delà des petits cercles qui les fabriquent.

La fausse nouvelle a été transformée en une question qui a fait la une des médias pendant plusieurs jours. Certes, les propos qui l’ont présenté implicitement comme le représentant de la « ville des Noirs » ont suscité l’indignation légitime de toutes celles et tous ceux qui combattent le racisme. Néanmoins, il faut s’interroger sur la meilleure manière de répondre à ce genre d’assignation identitaire.

Le 17 mars, lors de la matinale de BFM-TV/RMC, animée par Apolline de Malherbe, Bally Bagayoko a dénoncé ces rumeurs racistes en disant : « Moi je n’aime pas trop le terme “racisé”. » Le 30 mars, sur France Inter, il a ajouté : « Vous allez dans les quartiers populaires, il n’y a aucun habitant de Saint-Denis ou des quartiers populaires qui se qualifierait spontanément de “racisé”. »

Ce constat conforte les témoignages que nous avons recueillis dans nos recherches de terrain sur les milieux populaires issus de l’immigration. Le mot « racisé » est souvent rejeté car, comme le dit Linda R., fille d’ouvrier marocain par son père et petite fille d’immigrés algériens par sa mère, ce terme crée une « catégorie de plus. Ça enferme ! Et cela ne résout en rien les problèmes que peuvent rencontrer les gens issus de l’immigration et des classes populaires ».

Contexte militant de l’après-68

L’adjectif « racisé » – qui désigne, selon le dictionnaire Le Robert, les individus « touchés par le racisme, la discrimination » et par extension celui « qui n’a pas la peau blanche (dans une société majoritairement blanche) » – a pourtant été beaucoup utilisé par ceux qui ont célébré l’élection de Bally Bagayoko. « C’est exceptionnel la population ici ce soir, souligne un habitant de Saint-Denis, sociologue de profession. Beaucoup de jeunes, une population racisée qui vient là, se sentent en confiance de venir. » Dans le prolongement de ces propos, rapportés par Le Parisien du 16 mars 2026, on peut citer aussi le tweet (sur X) d’Edwy Plenel, journaliste cofondateur de Mediapart, qui a commenté la victoire de candidats issus de l’immigration au premier tour des municipales en ces termes : « Le succès électoral des candidats racisés bouscule la gauche. »

Pour comprendre la réticence du nouveau maire de Saint-Denis à l’égard de ce vocabulaire racial, il faut dire quelques mots sur la manière dont le mot « racisé » s’est imposé dans le discours des intellectuels engagés dans la lutte contre le racisme. Cet adjectif est né dans le contexte militant de l’après-68, marqué par la politisation des sciences sociales. C’est Colette Guillaumin, dans son livre sur L’Idéologie raciste. Genèse et langage actuel (1972), qui l’a installé dans le langage des intellectuels critiques. Il s’est diffusé ensuite, d’abord dans les revues les moins académiques (comme les Cahiers du Genre et les Nouvelles questions féministes) où la séparation entre science et politique est la plus faible. C’est en 2010 que, pour la première fois, ce terme apparaît dans Sociologie, revue importante de la discipline.

Les occurrences du terme « racisé » montrent qu’il se situe clairement au croisement de deux types de lutte politique – celle des femmes et celle des peuples anciennement colonisés. Il sert avant tout à dire une double domination, sexuelle et raciale, sur fond de domination sociale en régime capitaliste.

Si l’on regarde du côté de la presse généraliste française, on constate que ce mot constitue un bon indicateur du clivage droite-gauche. Ce sont des journaux qui penchent plutôt à gauche – comme Mediapart, Libération, Télérama, Les Inrocks… – qui adoptent le plus rapidement ce vocabulaire racialisant venu des sciences sociales. Quand il apparaît dans Le Figaro, c’est presque toujours avec des guillemets et pour en dénoncer l’usage.

Le refus d’une étiquette

Ce clivage gauche-droite permet de comprendre pourquoi toute critique scientifique du mot « racisé » peut être dénoncée aujourd’hui par les intellectuels antiracistes – nous en avons fait l’expérience au moment de la parution de notre livre Race et sciences sociales (Agone, 2021) – comme une manière de nier ou de minimiser le racisme. Mais comme ce serait difficile de faire ce genre de procès au nouveau maire de Saint-Denis, il faut donc essayer de comprendre pourquoi des Français qui sont directement concernés par le racisme refusent l’étiquette de « racisé ».

Nous avons là une forme de résistance face à ce que Pierre Bourdieu appelait la domination symbolique qu’exercent les intellectuels qui parlent au nom des autres. Le mot « racisé » est rejeté parce qu’il contribue à l’essentialisation des identités des individus à partir de leurs seuls attributs physiques apparents, ce qui aboutit à l’écrasement des autres éléments structurant leur personnalité. Celles et ceux qui refusent cette étiquette ne veulent pas être enfermés dans les catégories que fabriquent les professionnels de la parole publique pour alimenter les polémiques qui les opposent.

Contrairement à ce qu’affirment les adeptes du langage racial, refuser de diviser le peuple français en deux catégories : les racisés et les non-racisés, ce n’est pas nier l’existence du racisme. Toutes les formes de discrimination qui sont aujourd’hui dénoncées dans le vocabulaire racialiste avaient déjà été étudiées par des chercheurs en sciences sociales soucieux d’éviter les logiques d’assignation identitaire qu’affectionnent les intellectuels critiques.

Pour notre part, nous restons attachés à une conception du travail scientifique qui consiste à mettre au jour la manière dont les diverses identités d’un individu se construisent et s’entrelacent au fil du temps, au gré des configurations sociales et historiques. Cette démarche impose aussi de s’interroger sur la manière dont sont fabriquées, dans l’espace public, des catégories de personnes que rejettent – souvent silencieusement – celles qui sont directement concernées.

Stéphane Beaud est sociologue et enseigne à Sciences Po Lille . Il est l’auteur de « La France des Belhoumi » (La Découverte, 2018) ; Gérard Noiriel est historien à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et auteur de « Chocolat. La véritable histoire d’un homme sans nom » (Bayard, 2016).
 
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article