Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Pierre Mansat et les Alternatives

Luttes émancipatrices,recherche du forum politico/social pour des alternatives,luttes urbaines #Droit à la Ville", #Paris #GrandParis,enjeux de la métropolisation,accès aux Archives publiques par Pierre Mansat,auteur‼️Ma vie rouge. Meutre au Grand Paris‼️[PUG]Association Josette & Maurice #Audin>bénevole Secours Populaire>Comité Laghouat-France>#Mumia #INTA

"Pour le système éducatif, l’empilement des réformes a induit une grande désorganisation" par Aurore Chaigneau

« Pour le système éducatif, l’empilement des réformes a induit une grande désorganisation »

Tribune

Aurore Chaigneau

professeure à l’université de Paris Nanterre

Les lycéens qui se mobilisent aujourd’hui ont dû composer, au cours de leur scolarité, avec un enchaînement de réformes qui ont détruit le « temps d’apprentissage », estime l’universitaire Aurore Chaigneau dans une tribune au « Monde ». Elle plaide pour que l’on écoute leurs aspirations à l’égalité des chances.. 

La mobilisation lycéenne et étudiante nous place devant le froid bilan des dernières années. Porter la focale sur des infiltrations partisanes s’avère un piètre argument quand chacun sait que les élèves de France stagnent toujours en bas des classements internationaux en matière de maîtrise des connaissances, que la France est identifiée pour avoir un des systèmes éducatifs les plus inégalitaires qui soient et qu’au bout du chemin, le chômage des jeunes s’est stabilisé au-dessus des 20 %, malgré dix années d’ubérisation des non-diplômés et de développement de filières en apprentissage à vil prix.

La dernière décennie a été rythmée par de nombreuses réformes. Tout y est passé : en 2017, le dédoublement des classes en primaire ; en 2018, Parcoursup, la réforme des baccalauréats généraux et technologiques et la libéralisation de l’apprentissage, qui a bénéficié à l’enseignement supérieur privé ; en 2019, l’abaissement de 6 à 3 ans de l’âge de l’instruction obligatoire et la création d’un service national universel, abandonné le 1er janvier ; en 2023, la réforme de la rémunération des enseignants ; en 2024, enfin, les groupes de besoins au collège, qui ne sont plus obligatoires depuis la rentrée de septembre.

Pour quels résultats ? Cet empilement a induit une grande désorganisation dans un service public dont la mission – la transmission du savoir – repose d’abord sur des temps d’échanges, sans doute l’élément le plus négligé. Il faut mesurer ce que la génération actuelle des lycéens a traversé.

Nés entre 2009 et 2011, ils sont les fruits de la destruction du temps d’apprentissage. En primaire, ils ont connu la réforme des rythmes scolaires de 2013, puis le retour de la semaine de quatre jours [à partir de 2017]. Les temps scolaires n’ont pas été restaurés depuis. Un écolier n’a actuellement cours que 144 jours sur 365. Puis s’est ajoutée la grande désorganisation des emplois du temps dans le secondaire.

Scolarité rythmée par les réformes

Arrivés au lycée, les élèves subissent maintenant la réforme du bac par spécialités, qui a dissous les classes à partir de la 1re, et avec elles, le lien aux professeurs décisif pour la motivation de tous. Cette dernière réforme a éclaté les emplois du temps, faisant fi de tout rythme d’apprentissage, laissant chaque établissement s’organiser selon ses moyens.

Dans les cas les plus critiques, les élèves sont parfois privés de pause méridienne en dépit des prescriptions du code de l’éducation. Cette aberration n’émeut guère les directions d’établissement prises dans des dilemmes où l’usager n’est qu’une variable d’ajustement, suspect d’avoir fait de mauvais choix individuels.

Depuis la réforme, le calendrier et les modalités du bac ont aussi été modifiés pas moins de quatre fois avec un renouvellement incessant des consignes et, en corollaire, celui des paramétrages de Parcoursup. Les cours s’arrêtent avant la fin du programme, l’inscription sur Parcoursup commence avant le deuxième conseil de classe, etc. L’harmonisation du contrôle continu est passée aux oubliettes.

6La stabilité de l’organisation de la vie scolaire est aussi structurellement affectée par les absences des enseignants, avec l’impression de prendre du retard sur les programmes. On observe une curieuse distorsion entre, d’un côté, la ponctualité exigée des futurs adultes, l’ultravigilance attendue des parents à qui sont envoyées des notifications par SMS pour absence ou retard, et, de l’autre, l’emploi du temps des élèves lui-même perlé d’absences, de modifications prévues et imprévues.

Les familles sont mises devant le fait accompli parfois des semaines durant et contraintes de laisser les enfants circuler hors du lycée, qui ne garde pas les élèves. Sur ce point, les mesures palliatives ont été aussi vaines qu’éphémères, car pensées sans concertation avec les enseignants, que l’on craint de voir brandir leur fiche de paie.

Il faut entendre les aspirations des lycéens à l’égalité des chances dans les cursus scolaires. Elles sont l’expression de leur volontarisme. Leurs revendications relatives à la possibilité de s’insérer socialement sont sincères. Or c’est bien dans ce domaine que ces dix dernières années ont montré la faiblesse de l’ambition politique. Le port de l’uniforme ou quinze jours de service national sont des exigences très futiles quand, dans le même temps, rien n’est fait pour endiguer le séparatisme social qu’engendre la carte scolaire et qui est le quotidien de ces jeunes citoyens.

Imposer plus de mixité

Les lycéens ont parfois entendu les parents préparer des stratégies de changement d’établissement, ils ont entendu les professeurs faire des constats amers sur leurs publics. La parole est devenue totalement décomplexée. Ils n’ignorent donc rien de la valeur symbolique de leur école. Or celle-ci est devenue autant un espace d’émancipation que de frustrations.

Pour revenir à un équilibre, deux dispositifs devraient être plus strictement encadrés. Premièrement, le conditionnement du financement des établissements publics et privés à des quotas sociaux plus affirmés, à partir d’indices de positionnement social fiables. Le séparatisme doit avoir un coût. Deuxièmement, l’offre d’options dans les établissements doit être évaluée par l’effet d’éviction qu’elle induit. Il faut donc remédier sans tarder à ces deux écueils trop coûteux pour le pays, tant pour le budget que pour la cohésion nationale. Tendre vers une égalité des chances implique d’enjoindre à tous les établissements de former leur public au vivre-ensemble.

En ce domaine, la volonté semble s’être évanouie. Paris, qui concentre les décideurs en matière d’éducation, est devenu la caricature honteuse des inégalités. La ségrégation sociale y est aussi forte qu’assumée alors que la concentration territoriale de la population devrait facilement produire plus de mixité. Les rapports récents ont permis peu d’ajustements à hauteur des enjeux à court terme. Grâce aux logiciels et aux systèmes d’affectation numérique (Affelnet, Parcoursup), une politique de quotas équilibrée est pourtant plus accessible que jamais. Il est donc étonnant que la réforme d’Affelnet, malgré les quelques rééquilibrages initiaux, se soit rapidement essoufflée. Les ajustements promis ne sont pas venus. Il manque un cadre réglementaire plus strict.

Enfin, il faut répondre aux aspirations des lycéens qui demandent un meilleur accès à l’enseignement supérieur. Le défaut de cadrage national est tout aussi flagrant face à l’autonomie des universités, qui incite à des paramétrages malthusiens validés par le ministère. Les quotas de boursiers ne sont pas utilisés à hauteur de l’enjeu. Les classes préparatoires et les grandes écoles ne se voient imposer aucun réel objectif. L’ajustement des capacités d’accueil est un nœud gordien. Les filières sélectives à faibles effectifs se sont multipliées, engendrant une opacification des filières postbac. Et, qui plus est, même les universités laissent de nombreux bacheliers sur le carreau, car elles sont autorisées à recruter au niveau national au détriment du local dans une concurrence inutile en licence.

Dans un monde universitaire qui manque de moyens, certains n’y voient pas un problème éthique majeur, mais les lycéens ont compris que le système les dupe. Les années passent : il est temps d’y remédier, pour eux.

Aurore Chaigneau est professeure de droit à l’Université Paris-Nanterre.

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article