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30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 17:23

Le Monde / (tribune) Il faut un grand ministère régalien des villes et des territoires par Guy Burgel et Paul Chemetov

Tribune libre / Le Monde.fr | 30.04.2012

Par Guy Burgel, professeur à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense auteur de Pour la ville, Ed. Créaphis, 2012, Paul Chemetov, architecte-urbaniste

A de rares exceptions près, la ville est absente du débat présidentiel actuel, comme elle l’avait été, en Ile-de-France, pour les élections régionales de 2009, quand le Grand Paris mobilisait la passion des spécialistes et l’attention de l’opinion.

C’est un paradoxe structurel étrange, quand on sait que la ville, sous toutes ses formes, rassemble les quatre cinquièmes de nos concitoyens et intéresse la vie quotidienne de la quasi-totalité des Français. Et les deux principaux enseignements des résultats du premier tour des élections présidentielles du 22 avril sont venus renforcer la conviction que l’urbanisation était la clef essentielle de l’expression politique. La France périphérique, celle des espaces peu métropolisés, a voté en plus grand nombre pour le Font national. Il ne s’agit pas là de la traduction d’un mystérieux “gradient d’urbanité”, qui serait plutôt en l’occurrence de l’absence d’urbanité, mais de la conjonction de représentations et de données socio-économiques plus objectives. La peur de l’autre, de l’étranger, de l’immigré, du grand ensemble, est d’autant plus fantasmée que leur présence est lointaine, imaginaire, et qu’elle s’exerce sur des catégories fragilisées : ouvriers menacés, agriculteurs besogneux, retraités modestes.

Cette France de la restriction s’oppose à la France des grandes agglomérations. Elle a, tous quartiers réunis, centres bourgeois, banlieues aisées, périphéries populaires, “mieux” voté, plus “républicain”, plus pour François Hollande que pourJean-Luc Mélenchon, même dans les anciens bastions communistes. Mais elle s’est aussi plus abstenue. Ce retrait civique volontaire est un échec de la démocratie plus encore que le vote pour Marine Le Pen : la France de l’abstention n’est pas moins inquiétante que la France de la restriction. Elles signifient toutes deux la défaite d’une ville qui part à la dérive.

Les raisons en sont connues. Après avoir été progressive pendant les Trente glorieuses des années cinquante-soixante-dix (accélération du progrès matériel, accumulation économique, renouvellement du creuset national, essentiellement par l’éducation), la ville, dans sa dénonciation désenchantée, semble additionnertous les maux de la société contemporaine : crise économique, crise des matérialités urbaines (densité, étalement, mobilités), crise sociale et morale, crise écologique, échecs de la gouvernance. Mais il faut dépasser ces contradictions apparentes. L’absence de la ville du discours politique est dangereuse, parce qu’elle conditionne la plupart des grands défis de la société : école, emploi, immigration, environnement, et même endettement et investissements publics bien compris. Il faut rompre le silence politique sur la ville.

La première condition est de traiter de la globalité de la ville. Parler de la banlieue, de la pénurie de logements, des difficultés quotidiennes des transports, est insuffisant. La politique de la ville notamment ne se confond pas, comme c’est le cas depuis plus de trois décennies, avec le traitement des quartiers difficiles. Elle embrasse tous les territoires de la ville, tous ses groupes sociaux et associe ses logiques antagonistes : accumulation et pauvreté, exclusion et embourgeoisement (gentrification), centre et périphéries, y compris l’urbanisation diffuse.

De la même façon, le renouvellement urbain ne saurait se limiter à la priorité donnée, dans l’engagement et dans l’investissement, à la rénovation physique de l’enveloppe de la ville (implosions spectaculaires de tours et de barres,“résidentialisation” de petits immeubles, c’est-à-dire fermeture sur la cité, revêtements dispendieux de façades et de sols. Il doit d’abord, avec la masse des moyens disponibles, s’attaquer aux problèmes sociaux (précarité), économiques (chômage), scolaires (retard, sortie sans diplôme, et surtout sans formation fondamentale, du système éducatif). La crise généralisée de l’enseignement, de l’école élémentaire à l’Université, empêche l’intégration urbaine par le travail et laculture dans tous les espaces de la ville. La bataille ne se gagnera pas à coups de“discriminations positives” médiatiques ou de quotas boursiers, mais par le rétablissement banal de l’efficacité pédagogique fondée sur des résultats mesurables.

De façon analogue, au lieu de se battre à grands renforts de programmes immobiliers pour une mixité résidentielle largement mythifiée, on ferait mieux derestaurer les conditions d’une mobilité sociale intergénérationnelle, sans laquelle il ne peut y avoir, ni espoir individuel, ni vision collective. Non seulement la ville est un tout, mais elle est faite de processus sociaux, tout autant qu’elle est constituée de matérialités physiques.

Dans cette nouvelle approche politique, il faut unir dans un même processus, logique et chronologique, l’urgence et le long terme. Cela passe par la substitution d’une pensée stratégique à un urbanisme de projets localisés et additionnés. Les objectifs immédiats et nécessaires d’amélioration de la vie quotidienne (logementd’urgence, résolution ponctuelle de problèmes de transports, aide à la grande pauvreté, rétablissement partout de l’Etat de droit) doivent être articulés à l’ambition, sur la longue durée, d’une société urbaine plus équitable, d’un environnement architectural plus beau, et d’un développement économique plus soutenable. Il ne s’agit, ni de philosophie irréaliste, ni d’investissements pharaoniques, mais d’utopie raisonnable, sans laquelle toute civilisation n’a pas de destin, ni même d’avenir.

Une illustration en serait la redécouverte des vertus de la centralité, à condition decomprendre que son acception n’est plus aujourd’hui principalement spatiale, mais sociale et culturelle. Dans l’histoire urbaine française, les zones centrales des villes gardent, malgré ou à cause des extensions périphériques récentes, leurs privilèges d’accès à l’emploi rémunérateur, à l’école performante, à la culture enrichissante. Par le biais de la hausse des prix fonciers et immobiliers, avant tout fondée sur la rareté de l’offre, ces avantages sont de plus en plus confisqués par les plus riches et les plus instruits. Il faut en élargir géographiquement et socialement le territoire.

C’est le nouveau “droit à la ville” du XXIe siècle. Son établissement passe à la fois par la création de réseaux maillés de transports collectifs étendus à l’ensemble de la ville dense (à Paris, ils n’existent pas au-delà du boulevard périphérique), et par une réforme du droit foncier, séparant en zone urbaine le droit d’usage, rétribué par un loyer, du droit de propriété. Les terrains seront ainsi rendus plus accessibles, au bénéfice d’un logement abondant et abordable pour le plus grand nombre, d’activités génératrices d’emplois dans l’économie locale, et d’un urbanisme durable, qui ne se confond pas avec l’excuse de quelques écoquartiers périphériques futuristes. Une ville, ainsi refondée, romprait avec les dilemmes insolubles dans l’urbanisation actuelle entre richesse et exclusion, gouvernance participative parfois creuse et démocratie représentative souvent froide et lointaine. La ville comporte en elle-même ses défis et ses victoires possibles.

Mettre enfin la question urbaine au cœur de l’agenda politique n’est pas ajouter un chapitre au programme, mais ouvrir le livre du futur. Il appartient à nos concitoyens et à ceux qui aspirent à les diriger de s’en convaincre : les villes et les territoires méritent un grand ministère régalien.

Guy Burgel, professeur à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense auteur de Pour la ville, Ed. Créaphis, 2012, Paul Chemetov, architecte-urbaniste

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