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  • : blog consacré au Grand Paris, à Paris Métropole aux relations Paris / Banlieues par Pierre Mansat
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22 mai 2010 6 22 /05 /mai /2010 08:19

Numériser0021Du Grand Paris au grand gâchis

Du Grand Paris au grand gâchis

GRAND ANGLE

L’occasion était unique. Mais le projet d’organisation de la métropole francilienne s’est fracassé sur des luttes politiques et se réduira à une loi-croupion, loin des problèmes de logement, de transports et d’inégalités. Récit d’un fiasco.

Par SIBYLLE VINCENDON

Tout ça pour ça… C’était un rendez-vous avec l’Histoire : depuis la création du métro puis des villes nouvelles, la capitale n’a pas connu tant d’occasions qu’elle puisse se permettre d’en louper une. Mais c’est fait : l’ambition d’organiser un Grand Paris s’est ratatinée en une malheureuse loi créant une ligne de métro, discutée dans les pires conditions d’affrontement gauche-droite bien sûr, mais aussi Assemblée contre Sénat. Seule obsession : le développement économique, sans garantie d’ailleurs. Les problèmes les plus quotidiens - transports, logement, inégalités, banlieues - n’ont pas été traités. Quant au rayonnement de la ville lumière, oublions…

Il y avait pourtant du beau monde dans cette tragicomédie. Le président de la République, Nicolas Sarkozy, le maire de Paris, Bertrand Delanoë (PS), le président de la région, Jean-Paul Huchon (PS). Sans compter l’aimable participation d’un acteur sur le retour, Christian Blanc, l’homme du redressement d’Air France, promu secrétaire d’Etat au Développement de la région capitale. Trop d’auteurs pour la pièce ? Récit en quatre temps d’une chance manquée.

Acte I, la prudence de Delanoë

Quand il arrive à la mairie de Paris en 2001, Bertrand Delanoë veut moderniser la poussiéreuse pratique municipale des années Chirac. Paris snobait ses voisins ? Le nouveau maire, lui, nomme un adjoint aux relations avec les collectivités territoriales, le communiste Pierre Mansat. Grande première dans l’histoire parisienne, ce dernier va rendre visite à tous les édiles du coin. L’évidence de la région parisienne, ce sont les inégalités : richesses et pauvretés extrêmes selon les endroits, manque de logements criant, réseau de transport au bord de la saturation, égoïsme municipal érigé en doctrine… La capitale est la dernière agglomération de France où l’urbanisme se gère dans les frontières communales.

Delanoë commence à défendre discrètement l’idée de la métropole. Son habile adjoint convainc quelques élus pionniers, dont des audacieux de droite tels Jacques J.P. Martin, maire (UMP) de Nogent-sur-Marne ou Philippe Laurent, maire divers droite de Sceaux, de fonder un petit club informel. En 2008, cette réunion aboutira au syndicat d’étude Paris Métropole, qui compte aujourd’hui 108 collectivités majoritairement de gauche. Mais à l’époque, ces premiers pas se font avec précaution : tel le loup déguisé en grand-mère, Paris ne veut pas sembler vouloir croquer ses voisins. La gouvernance, en particulier, est un tabou : pas question pour la Ville d’en dire un mot.

D’autant que l’idée d’une métropole parisienne ne séduit pas tout le monde, même à gauche. Le plus rétif, c’est Jean-Paul Huchon, le président socialiste de la région. Si plus de six millions d’habitants de la zone centrale sont regroupés dans une structure, que deviendra la région ? Le royaume de la grande couronne ? Delanoë démarre prudemment, trop peut-être, mais Huchon, lui, sera toujours réticent.

Acte II, Sarkozy et les architectes

Quand Sarkozy arrive au pouvoir en 2007, la nécessité d’une organisation métropolitaine a été labourée pendant six ans par la gauche. Il n’a plus qu’à récolter. Dès juin 2007, inaugurant un morceau d’aéroport, le Président s’étonne que Paris soit «la seule ville de France à ne pas avoir de communauté urbaine». Bref, il démarre par des enjeux de pouvoir. Il n’est pas le seul. Un sénateur trublion de l’UMP, Philippe Dallier, pond un an plus tard, en avril 2008, un rapport dans lequel il préconise sans détour de fusionner Paris et les trois départements centraux (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne). Le texte fait hurler les élus de tous bords, et ne réjouit pas la droite : les municipales de mars viennent de se dérouler au profit de la gauche. Les équilibres politiques ne sont guère favorables à la majorité. A gauche, le maire de Pantin, le socialiste Bertrand Kern, confie : «Cela se terminera peut-être comme ça mais c’est idiot de sauter tout de suite à la conclusion.»

Qu’importe. Bien conseillé, Nicolas Sarkozy contourne la difficulté. En octobre, baptisant la nouvelle Cité de l’architecture et du patrimoine, il lance une consultation d’un genre inédit : il faut que«huit à dix agences d’architectes puissent travailler sur un diagnostic prospectif, urbanistique et paysager sur le Grand Paris». Connaissant le goût du Président pour tout ce qui brille, les spécialistes redoutent alors le «casting de stars», comme dit l’un d’entre eux. De fait, parmi les dix équipes retenues, il y des célébrités : les Français Jean Nouvel ou Christian de Portzamparc, des étrangers comme Richard Rogers.

Mais les résultats de leurs travaux six mois plus tard seront bien loin du bling bling. En fait, c’est un festival d’intelligence. La métropole «a cessé d’être un lieu (que l’on peut dessiner) pour devenir une condition (que l’on peut plus ou moins décrire)», note l’équipe de Djamel Klouche. «Le paysage d’Ile-de-France n’est pas assez honoré. Où est la Marne, où est la vallée ? Pourtant les ciels y sont exceptionnels, le climat plutôt confortable», écrit celle d’Yves Lion. Jean Nouvel évoque les «mille et uns bonheurs parisiens». L’exposition de leurs travaux à la Cité de l’architecture reçoit 250 000 visiteurs. Ils brassent tout : l’eau, les vues, les reliefs, des manières nouvelles de refaire la ville sur la ville, de permettre l’extension des pavillons, d’utiliser les toits des supermarchés, les déplacements, tout y passe… Et ça donne envie.

Acte III, la guerre Blanc-Huchon

Ce foisonnement intellectuel se révèle plutôt encombrant pour le chef de l’Etat. L’exposition est un peu trop «jus de crâne» pour faire un objet de communication. Surtout, les propositions sont bien loin de ce qui motive désormais Sarkozy dans ce Grand Paris. Lui qui avait promis d’«aller chercher la croissance avec les dents» pense qu’il est plus facile de trouver le point manquant en Ile-de-France qu’autour d’Albi.

Il a l’homme de la situation. Christian Blanc est l’ancien patron de la RATP, puis d’Air France, bref, un chef d’entreprise rompu aux réalités économiques. De surcroît, il a participé aux négociations de Nouvelle-Calédonie aux côtés de Michel Rocard, touche d’ouverture qui ne gâche rien. En mars 2008, le président créé pour lui une nouveauté sous la Ve république, le secrétariat d’Etat au Développement de la région capitale.

Drôle de personnage. Christian Blanc regarde à peine les travaux des architectes. En octobre 2009, dans une tribune au Monde, Jean Nouvel demande carrément sa tête. Le ministre s’en moque. Il rencontre les élus un à un, jamais ensemble, et sans souci de protocole. La région, la Ville de Paris, attendent leur tour à la file comme tout le monde.

La région, surtout. Huchon et Blanc ont beau avoir travaillé conjointement au cabinet de Rocard, les échanges sont nuls. Au cours d’une conférence de presse, Huchon se plaint : «Je suis allé déjeuner avec lui une semaine après sa nomination. On a parlé de la Calédonie, du bon vieux temps. Et depuis lors, aucun contact. Sauf un cocktail l’été dernier où il a dézingué la région pendant quarante minutes, alors je suis parti.»

Ce qui bloque entre eux, c’est le Sdrif : le schéma directeur d’Ile-de-France. Elaboré et voté par la région, ce document doit être validé par le gouvernement et transmis au Conseil d’Etat. Mais chez Blanc, on trouve ce travail «sans ambition». Surtout en terme de prévisions de croissance. La validation n’arrive pas, on fait lanterner Huchon.

Le Sdrif n’est certes pas la pierre fondatrice d’un Grand Paris. Le président de la région a accepté d’y inscrire en première couronne un projet de rocade de transport collectif, Arc Express. Mais à contrecœur, après avoir longtemps brocardé l’idée du «métrophérique» que la RATP défendait pour faciliter les trajets banlieue-banlieue, et que Jean-Paul Huchon appelait le «métro féerique».

Pendant un an, les projets de Christian Blanc restent mystérieux. On sait ce qu’il défend : Paris est «une ville monde», a-t-il coutume de dire. Il plaide pour des «clusters», regroupements physiques des entreprises et de la recherche sur un thème et espère monter sur le plateau de Saclay «une Silicon Valley à la française». C’est tout.

Acte IV, la fin du rêve

A l’été 2009, après des mois de silence, fuite la première version de la loi Grand Paris. Fini de rêver. L’Etat prévoit une dizaine de pôles de développement économique reliés entre eux par un métro automatique sans conducteur (donc sans grève) de 130 kilomètres. 21 milliards d’investissement à emprunter sur quarante ans. Tout cela doit être construit par une Société du Grand Paris, dirigée par l’Etat, qui fera les emprunts. La SGP récupère tous les pouvoirs d’urbanisme dans de grandes zones autour des futures gares. En somme, le texte, qui crée aussi un établissement public spécial pour Saclay, s’assoit sur la décentralisation.

Le parcours parlementaire adoucit un peu la potion. Les aménagements urbains feront l’objet d’un «contrat de développement territorial», entre l’Etat et les communes ou les intercommunalités. Et sans attendre, le ministre entame des négociations avec les élus locaux, en particulier en Seine-Saint-Denis, avec Plaine Commune autour de Saint-Denis, ou avec Clichy-sous-Bois. Loin de penser une métropole dans son ensemble, comme l’avaient fait les dix équipes d’architectes, la méthode saucissonne le problème en neuf morceaux. Christian Blanc est sûr que jamais les maires des communes défavorisées n’assumeront devant leurs électeurs d’avoir tourné le dos à une éventuelle chance.

Le débat parlementaire se termine par une mauvaise manière : la suppression de la rocade Arc Express de la région, par voie d’amendement sénatorial. Les parlementaires ont réparé en Commission mixte paritaire hier. Car pour le gouvernement, la guerre est finie : Arc Express et le tracé du métro de Blanc doivent se confondre. Le Sdrif sera validé, quitte à être révisé dans la foulée. Et tout le monde devrait se retrouver lors de l’inauguration de l’Atelier international du Grand Paris, sorte de laboratoire d’idées regroupant les dix équipes de la consultation architecturale.

Epilogue

Désormais, le regroupement géographique des pôles spécialisés va faire l’objet de toutes les attentions de l’Etat : La Défense, Saclay, La Plaine Saint-Denis, Le Bourget, entre autres. Mais des économistes questionnent l’efficacité de la réunion physique des compétences. Surtout à l’heure des réseaux. Entre la montagne Sainte-Geneviève, sur la rive gauche parisienne et le plateau de Saclay en passant par la vallée scientifique de la Bièvre, il y a certes une trentaine de kilomètres mais énormément d’échanges. C’est la vie moderne. Quant à la vie de l’habitant métropolitain, on n’en a pas parlé pendant tous ces mois. Les logements trop rares, trop chers et trop petits, les impôts locaux hors de prix dans des communes dégradées, les trains de banlieue au bord de l’asphyxie et, bien souvent, l’envie de s’enfuir de cette vie-là, ne figurent pas au débat. C’est celui-là, le grand gâchis.


Par sibylle Vincendon Photo Dominique Delaunay

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