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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

> Des plaques de rue métropolitaines, sur Télérama.fr

LE FIL LIVRES - Arpenter la capitale, c'est se laisser emporter par ses fameux petits cartouches émaillés... Déambulation avec l'écrivain Thomas Clerc au hasard des plaques de rues parisiennes, à l'occasion du festival Paris en toutes lettres.

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LAPI / ROGER-VIOLLET

Thomas Clerc
Né en 1965, écrivain, critique et essayiste. Editeur du cours de Roland Barthes sur Le Neutre (éd. du Seuil, 2002), il est l'auteur de l'essai biographique Maurice Sachs, le désœuvré (éd. Allia, 2005) et de Paris, musée du XXIe siècle, Le 10e arrondissement (éd. Gallimard-L'Arbalète, prix Renaudot 2007). En mars dernier, il a fait paraître le formidable recueil de nouvelles L'homme qui tua Roland Barthes(éd. Gallimard-L'Arbalète).

Je marche au hasard, guidé par les milliers de petites plaques posées au coin des rues parisiennes. Je sais à peu près où je me trouve, même si je ne sais pas où je vais : voguant à l'aveugle, ou plutôt à la borgne, je tâtonne dans un quartier qui n'est pas le mien. Au moment de franchir un nouveau carrefour, je lève un oeil distrait sur le nom que la rue me propose, mais au lieu de la plaque attendue, je trouve un espace vide. Je suis tiré de ma rêverie par le trou du réel. Dans ma dérive intérieure, tout était à sa place ; mais dès qu'il manque quelque chose à la réalité, celle-ci manifeste avec force son caractère d'imperfection. Me voici au coin des rues X et Y. Je connaissais X, j'ignore en tous points Y. Je dois donc m'enfoncer dans un territoire adjacent, guetter le carrefour suivant, où j'aurai peut-être plus de chance de dénicher le rectangle vert sur fond bleu. Rien à faire : là aussi, en guise de plat d'émail, il n'y a plus qu'un creux sombre, terreux, absurde. A l'angoisse de se sentir hors piste succède une colère sourde : qui a bien pu supprimer cet objet intouchable, posé là depuis des lustres ?

La plaque de rue n'a rien à voir avec ce qu'on appelle depuis quelques décennies le mobilier urbain. Le mobilier urbain est inutile, la plaque de rue est vitale. Aussi le vrai Parisien l'aime-t-il comme un signe de son empire. Pris de rogne contre les « ôteurs », je perds toute urbanité : pourquoi défaire ces monuments sacrés ? Si je descendais dans les égoûts, j'y verrais plus clair. En tout cas, je ne suis pas le seul à m'en faire le témoin : Paris, naguère soumis à une signalétique parfaitement claire et homogène, devient flou, jungleux, capharnaümesque. Les plaques de rues disparaissent un peu partout ; un vide agaçant se fait ; et quand il est comblé, la nouvelle plaque fait toc.

De retour chez moi, j'essaie de me documenter. On ne parvient qu'à me documentir. Une mystérieuse société régenterait la production et la pose des plaques. Je téléphone à la mairie, qui me renvoie à la préfecture : entre les bureaux vides, les erreurs de service et les répondeurs inertes, je perds bien une heure. Mais qu'importe, si cela permet à mes concitoyens de gagner du temps lorsqu'ils chercheront leur chemin ? Hélas, le mystère reste entier. Qui décide de retirer aux rues leur médaille, de priver le voyageur de ses boussoles ? Quel vandale officiel dégrade ainsi Paris ?

Je sors un vaste dossier Déprédations viles, qui arbore lui-même une lettre manquante. D'abord vient l'arrachage pur et simple des plaques, maladie dont seuls des maniaques comme moi semblent s'émouvoir. Qu'on touche à la peau de la ville m'indispose. Les tatouages doivent rester indélébiles. Rien de plus bête qu'une rue anonyme ; un individu qu'on a privé de nom est une impasse. Si la rue de Marseille s'appelle ainsi, c'est qu'elle n'a rien à voir avec la rue de Rennes (qui commence d'ailleurs au no 48 - mais je ne peux pas me charger de tous les problèmes de voirie).

Quand la plaque neuve a supplanté l'ancienne, on est en droit de se demander ce qu'est devenue celle-ci. Nouvelle énigme. Les antiques plaques de céramique, qui faisaient l'honneur du gâteau urbain, gisent dans des caves obscures. Entreposées Haussmann sait où, elles font sans doute l'objet de quelque trafic : et je te donne l'avenue de New York contre la rue d'Alger, et j'te passe la rue Visconti contre la place Pigalle. Enfants, nous échangions des images de footballeurs aujourd'hui retraités. Pourquoi pas des plaques de rues ? Tout est poussière et tout est monnaie de singe.

Oublions ces marchés, par lesquels des agents voyers s'engraissent du côté des Puces de Saint-Ouen, et revenons à nos plaques inutilement refaites. Ces nouvelles venues souffrent de la comparaison avec leurs aînées. La céramique, plus coûteuse, a définitivement cédé la place à l'émail, qui se carie plus vite, mais luit. Or, tout ce qui brille n'est pas or. Certes, on a récemment rajouté, sous le nom de l'élu, des explications : untel, prince de Patagonie ; unetelle, femme de lettres, née puis morte. Mais on n'en demandait pas tant, juste la garantie d'une présence, désormais aléatoire.

Autre disgrâce : voici qu'on a directement posé une plaque neuve sur l'ancienne, comme ces gens de goût qui couvrent leur parquet d'un lino fastueux. Mais les bords de la vieille plaque, qui était plus grande, dépassent. L'effet palimpseste est d'une laideur criante. Je ne peux pas croire que personne ne s'en rend compte. J'ai envie d'apostropher le premier passant venu pour lui montrer le lieu du délit, mais trop pressé d'aller à ses affaires, il me prendrait pour un fou. Vous n'avez pas d'autre marotte ?

Les nouvelles plaques, plus petites, sont donc moins lisibles que les vieilles. Joli progrès : on ne peut plus lire «Boulevard Saint-Germain» de l'autre côté du trottoir. Je sais que des problèmes un peu plus graves secouent notre monde, mais je ne me suis jamais laissé intimider par les « grands sujets ». En littérature, il n'y a pas de tailles de sujets. Si Yvetot vaut Constantinople, comme disait Gustave F. (qui a sa plaque dans le 17e), Las Vegas vaut bien Vienne. Je n'ai pas d'avis tranché sur le conflit israélo-palestinien ; les formes de la ville, en revanche, m'obsèdent.

La plaque de rue est comme le cadre au cinéma. On est cinéaste quand on a le sens du cadre, qui délimite la réalité pour lui donner une forme. Etablissant un triple rapport entre le volume, la taille des lettres et le fond bleu, les plaques furent d'emblée cadrées. Conçues par un oeil cinématographique, pictural et typographique, elles ont désormais perdu leur harmonie interne : composé par ordinateur, le lettrage est étranger à la surface où il s'inscrit. J'aborde la rue de la Lune (celle du suicide de Lucien de Rubempré), qui est belle parce qu'elle épouse une butte et qu'elle porte un nom simple. Mais son enseigne est trouée, mitée. Eric Rohmer, récemment disparu, faisait remarquer qu'un beau plan est un plan composé, où les personnages sont reliés à l'espace. Le plus grand cinéaste du monde avait horreur des bords fuyants, des espaces mous. Ces angles morts ont envahi nos plaques ; les lettres, aux empattements moins larges, sont devenues moins lisibles, ce qui est absurde, et moins belles, ce qui est criminel. Elles sont noyées dans un fond bleu trop large.

Parfois, au contraire, les lettres se tassent parce qu'on ne part pas du nom de la rue (donc de sa longueur) pour calculer la surface du support. Or, on ne met pas en page de la même façon la rue Dieu et la rue Trolley-de-Prevaux. Ainsi, abordant la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, je vois ses pauvres caractères bien à l'étroit sur un espace qui n'a pas été pensé pour les accueillir. Le manque de place est un problème social : en l'occurrence, à 25 sur 0,2 m2, on étouffe. Paris est trop dense. Le deux-pièces où je vis est le pied-à-terre d'un ministre et le palais d'une famille chinoise. Je croyais que graphiste était une profession d'avenir, mais c'est dans l'immobilier qu'il faut persévérer pour s'agrandir.

Ce nihilisme graphique crée un désordre inélégant. Je prends la petite rue Chénier, dans le Sentier, qui honore un poète raccourci. Pour cette voie brève, pas moins de six types de plaques : une faïence classique, trois émaillées, dont deux de tailles différentes, une adhésive, et même une version archaïque, avec un accent grave sur le nom du « poëte ».

Je passe sur les variations de taille, désormais légion, les impropriétés, voire les fautes d'orthographe, pour déceler une autre maladie : les plaques montées sur poteaux d'angle. Au lieu d'orner les coins d'immeubles, ce qui était leur fonction traditionnelle, on préfère creuser le sol avec un poteau marron et le coiffer d'une plaque qui se maintient bêtement dans le vide. La minceur de l'objet, fait pour être posé et non perché, lui ôte toute sa grâce. Pour ne pas empiéter sur une façade commerciale, parce que le roi du poulet ne veut pas d'un autre nom que le sien sur sa façade, la plaque de rue, détournée de sa fonction, perd sa forme. Je salue les emportements visionnaires de Le Corbusier (a-t-il une rue à lui ?) et le soin que les architectes modernistes portaient au lettrage des édifices.

Au fur et à mesure de ma déambulation, mon exaspération augmente. La plaque qui annonce la rue Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle est neuve, en effet, mais on l'a fixée sur les vestiges de l'ancienne, qui était plus grande. Du coup, elle flotte dans le rectangle de la précédente, comme un vêtement trop grand pour soi. Je me fais l'impression d'être l'observateur impuissant d'une ONU qui n'existe pas, l'Organisation de la nature urbaine. Tandis que les passants continuent leur marche indifférente, d'autres soupçonnent, sans la comprendre, mon activité. Je m'ouvrirais bien au premier venu, mais je rumine. Un poème me vient, Je rue.

Une plaque de rue n'est pas qu'un objet utilitaire ; sa forme dessine l'esprit d'une ville. Le design est à la fois intention et résultat, dessin du dessein. Paris serait moins belle sans cet insigne bleu-blanc-vert, décliné par milliers, qui est un peu ses armoiries parallèles. Dans les banlieues, où la signalétique est carrément avortonne, on n'a pas montré autant de soin pour la tôle. Pour se distinguer de la capitale, on a souvent opté pour un fond blanc triste. A l'heure du bientôt Grand-Paris, il eût été rusé de reprendre le même logo que l'intra-muros, et s'en faire l'avant-poste. Peut-être la capitale ne le permet-elle pas ; à l'heure du grand soir, il faudra bien harmoniser l'ensemble. Les cent mille plaques parisiennes deviendont millions.

Les accidents du marquage n'ont pas de fin, et je m'en fais l'écho fidèle. Au coin des rues, une seule plaque devrait suffire à nous renseigner. Pourtant, on en met toujours deux, l'une sous l'autre, comme si l'indication ne suffisait pas. Cette duplication a quelque chose de kafkaïen. La confiance dans le langage s'amenuiserait-elle ? Ainsi, la rue des Degrés, la plus petite de Paris, décline quatre fois son identité. Il est pourtant inutile de répéter une information simple. Il est pourtant inutile de répéter une information simple.

Thomas Clerc

Télérama n° 3152

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