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8 octobre 2007 1 08 /10 /octobre /2007 00:17

Dans l'Humanité
Un patriotisme inséparable du combat communiste
Pour l’historien Roger Martelli le combat de Guy Môquet s’inscrit dans le prolongement direct du combat antifasciste du Front populaire visant à réconcilier la Marseillaise et l’Internationale. Ce qui frappe dans la mort de Guy Môquet, outre sa jeunesse, c’est sa détermination dans son engagement. Dans la lettre qu’il adresse au président de la Chambre des députés, Édouard Herriot, pour qu’on lui rende son père déchu de son mandat fin 1939, il dit son amour de sa patrie et de la France. Ce langage est-il surprenant pour un jeune homme qui a seize ans en 1940 ? Pour un jeune communiste de l’époque ?

Roger Martelli. En 1940, le langage national est devenu une part intégrante de l’univers mental des communistes. Le tournant s’est fait en 1935, quand s’impose définitivement l’orientation stratégique du Front populaire, qui pousse à une synthèse originale donnant un nouvel élan au patriotisme républicain. La date clé est celle du 14 juillet 1935, à l’occasion de la première grande manifestation du Rassemblement populaire. Ce jour-là, Jacques Duclos invite les communistes à « réconcilier le drapeau tricolore de la Révolution française et le drapeau rouge de la Commune de Paris », de même que la Marseillaise et l’Internationale. Contre le fascisme niant en bloc l’héritage de 1789, le PCF se décide à revaloriser, dans le même mouvement, l’acquis démocratique plébéien et la nation républicaine. Le point culminant de cette démarche s’observe en 1939 : lors des cérémonies qui entourent les cent cinquante ans du grand événement révolutionnaire, la commémoration communiste est l’une des plus actives et des plus innovantes. Le sans-culotte, le jacobin, le bolchevik, le communiste se confondent dans une même exaltation de l’événement fondateur, que l’on rattache à l’expérience du Front populaire et que l’on oppose à l’ordre nazi. En 1940, le jeune Guy Môquet, qui a connu les grandes réunions militantes et festives du Front populaire, utilise spontanément les ressources de ce qui est devenu une véritable culture politique.

Est-il légitime, historiquement parlant, de séparer comme le fait Nicolas Sarkozy le patriotisme de Guy Môquet de son engagement politique ?

Roger Martelli. Pour l’époque cela n’a vraiment aucun sens. Le patriotisme des communistes est éminemment politique. Ce à quoi l’on se réfère dans ces années de crise et de reclassement politique, ce n’est pas la « France éternelle » de la tradition monarchique, mais la nation citoyenne de Valmy. Les limites se feront plus floues dans les années qui suivent et, après 1942, la brutalité du combat de civilisation qui oppose fascisme et démocratie va pousser les communistes à reprendre une part de la thématique d’une France un peu intemporelle et populaire, constituée comme telle dès les temps les plus reculés. En 1940-1941, ce n’est pas encore le cas. La France que saluent les communistes est bien celle de la nation citoyenne soudée par la Révolution française. Dans l’imaginaire mental des communistes, les images de la « Grande Révolution » et celle de l’Octobre russe se confondent absolument, pour le meilleur et pour le pire. Comme l’écrira plus tard l’historien communiste Jean Bruhat, « par-dessus les carmagnoles des sans-culottes apparaissaient en surimpression les blousons de cuir des combattants du Palais d’Hiver »… Séparer la dimension nationale et la dimension communiste dans ces années-là est une erreur de perspective monumentale.

Après la signature du pacte germano-soviétique, la destitution des députés communistes votée par l’ensemble des groupes parlementaires, le PCF semble au ban de la vie politique nationale. Cela n’est pas sans entraîner quelques hésitations ni errements . Mais les liens sont-ils profondément rompus du peuple communiste avec le peuple et la nation française ?

Roger Martelli. Les premières années de la guerre sont d’une extrême complexité. Officiellement, l’Internationale communiste considère depuis le pacte germano-soviétique que la guerre qui s’est déclenchée en septembre 1939 n’est pas « sa » guerre, qu’elle n’est qu’une guerre impérialiste dans laquelle la France et le Royaume-Uni n’ont pas un plus beau rôle que l’Allemagne hitlérienne. Les communistes français, qui voient au départ dans la guerre contre Hitler une continuation du combat des années précédentes, se font durement rappeler à l’ordre, Maurice Thorez hésite, manifestement décontenancé. Mais l’URSS et Staline ne peuvent qu’avoir raison. Le PCF, Thorez en tête, se plie donc à la ligne stratégique de « guerre impérialiste » et se tient à elle jusqu’au début de 1941. Pendant quelques mois, le discours communiste officiel critique de façon indifférenciée « les » impérialismes. Dans les tout débuts de l’occupation, il n’est donc pas question de faire de la lutte directe contre l’Allemand une priorité immédiate. Pas question, dit-on chez les dirigeants communistes, de se mettre à la remorque de l’Angleterre… En même temps, la culture de l’antifascisme est trop forte en France pour disparaître, même chez les cadres les plus importants. La nouvelle ligne prônée par Moscou au début septembre de 1939 ne sera pas intériorisée avec la même portée que dans d’autres PC. La situation française maintient de fait la référence culturelle des années précédentes. On n’appelle pas au combat contre l’occupant, mais on porte les feux contre le régime qui, dès octobre 1940, décide de s’engager dans la collaboration avec l’Allemagne. Position de l’Internationale ou pas, le régime de Vichy est l’héritier de la contre-révolution, l’émule des nobles émigrés (les « Coblençards ») qui trahirent la France à partir de 1789. On ne s’attaque pas ouvertement à l’occupant au début de l’automne 1940, quand Guy Môquet est arrêté, mais on dénonce dans l’administration française installée en zone Sud le pouvoir des « traîtres de Vichy »…

Non seulement des adversaires politiques du PCF mais des historiens ont écrit que Guy Moquet n’était pas « communiste », qu’on ne peut pas l’être à dix-sept ans, et que son sacrifice avait été en quelque sorte reconstruit postérieurement par le Parti communiste pour antidater son entrée en résistance. Qu’en pensez-vous ?

Roger Martelli. On peut toujours expliquer que l’engagement de la jeunesse manque de maturité, de capacité à formuler de façon savante le sens de l’engagement. Mais la jeunesse a depuis toujours soif d’engagement éthique. C’est encore plus vrai dans les phases de crise aiguë, de perte de repères, de traumatisme national. La Résistance n’a bien sûr pas été le fait exclusif de jeunes. Mais, dans ces années de cataclysme moral qui ont suivi l’effondrement militaire de la France, la dominante résistante a été incontestablement jeune et ce n’est pas un hasard si le triomphe résistant, après 1945, sera la source d’un des plus formidables renouvellements du personnel politique français, comme l’avait été la période de 1789-1799. Du point de vue communiste, n’oublions pas non plus que l’URSS de l’époque n’a pas épuisé sa vertu mythique, qu’elle est une réserve d’utopie et d’engagement total, comme l’a été aussi le combat pour l’Espagne républicaine. Sans doute y a-t-il eu, très vite, un travail conscient du PCF autour de l’image belle et pure du jeune martyr. Mais l’embellissement inévitable à toute légende ne se trompait pas sur l’essentiel. Le tout jeune Guy Môquet, « biberonné » dans le communisme de l’âge héroïque, est bien un militant dont la foi communiste est absolue et pour qui, comme pour tous ses camarades, le combat pour l’héritage démocratique et plébéien national et le combat communiste sont deux faces d’un même rapport au monde, des valeurs pour lesquelles il vaut la peine de s’engager, jusqu’au sacrifice.

À Châteaubriant la liste des prisonniers à fusiller est dressée par un envoyé du gouvernement de Vichy, et c’est un officier de l’armée française, le lieutenant Touya, qui désigne les victimes. C’est une trahison. Pourtant, ni cet officier ni quasiment personne ne sera jamais inquiété pour cet acte. Pourquoi ?

Roger Martelli. Ce n’est pas tout à fait exact. En 1944, l’ancien ministre de l’Intérieur de Vichy, Pierre Pucheu, a été condamné à mort et exécuté à Alger. Cet homme qui avait été longtemps au service du patronat avait été l’instigateur des Sections spéciales créées pour juger en urgence les « terroristes » et ce sont ses services qui ont communiqué aux Allemands une liste d’otages communistes « pour éviter de laisser fusiller cinquante bons Français » : dix-huit emprisonnés à Nantes, vingt-sept à Châteaubriant et cinq Nantais emprisonnés à Paris. Après 1942, il essaie de se rallier aux Américains quand il prend conscience que l’Allemagne ne gagnera pas la guerre. Mais les gaullistes et les communistes n’accepteront pas ce nouvel « allié » peu ragoûtant… Il est vrai que Pucheu a payé finalement pour beaucoup d’autres, car son cas n’a pas été généralisé, loin de là. Bien des acteurs importants de la collaboration ont échappé à la justice et certains ont poursuivi de belles carrières. Maurice Papon, hélas, n’a pas été une exception. En juillet 1940, Pétain obtient les pleins pouvoirs à une large majorité du Parlement (1). Il fait adopter les premiers décrets antijuifs en septembre, la CGT est dissoute en novembre et le Parlement en décembre. Il a souvent argué de son patriotisme. Est-ce crédible ? Roger Martelli. Évidemment Pétain joue sur les mots en confondant patriotisme et nationalisme. À partir de 1789 il existe au moins trois conceptions possibles de la nation : la nation-race, la nation-État et la nation-peuple. La première, de souche contre-révolutionnaire, est celle qui domine la droite vichyste et collaborationniste. La seconde a tenté la gauche dite imparfaitement « jacobine », mais elle a identifié d’abord la droite, et le gaullisme en a été une belle illustration. La troisième est le terrain d’élection de la gauche française ; elle est au coeur des représentations communistes depuis 1935. C’est celle de Guy Môquet. Elle ne se confond pas avec la nation-État, même si la guerre la rapproche d’elle contre la nation-race du fascisme français et européen. Elle est en tout cas aux antipodes du nationalisme maurrassien de Pétain. Celui-là a fait bon ménage avec la Collaboration. En séparant le patriotisme de Guy Môquet de ses déterminants idéologiques progressistes, Nicolas Sarkozy ouvre la porte à des dérives dangereuses, en laissant entendre que la nation finit par effacer les vieux clivages. Mieux vaut y couper court. Il y a patrie et patrie… Il y a des conceptions inclusives de la nation et d’autres qui excluent. Celle de Guy Môquet et de ses amis incluait ; celle de la droite des lois contre l’immigration exclut.

Outre les communistes et le petit groupe qui se constitue autour de De Gaulle, comment la question de la résistance se pose-t-elle pour les autres forces politiques en cette période de la fin 1940 à fin 1941 ?

Roger Martelli. Ceux qui, avec Guy Môquet, sont arrêtés au début octobre, l’ont été avec la bénédiction de l’occupant et ils seront en tout quelque cinq mille communistes incarcérés jusqu’en juin 1941. L’auraient-ils été si leur action n’apparaissait pas contraire aux intérêts de la puissance occupante ? Sans appeler à la lutte directe, les communistes durcissent dès l’automne leurs critiques des effets de l’occupation et mettent en place les structures qui feront leur force par la suite. Au printemps de 1941, la thématique libératrice est solidement en place avec les prémices du Front national de lutte pour l’indépendance de la France. En 1940, pour résumer, le système politique d’avant-guerre a complètement éclaté, et la seule formation politique pouvant revendiquer une continuité et une cohérence politiques est le Parti communiste. Les autres ont explosé avec la défaite et la mise en place du vichysme qui a provoqué des divergences d’attitude dans toutes ces formations . Bien que terriblement affaibli, il reste au Parti communiste une structure, une cohérence et des repères qui feront largement la force de la résistance communiste.

Le passage à la lutte armée peut-il être considéré comme un seuil, une rupture marquante ?

Roger Martelli. La question de la lutte armée est plus complexe . Faut-il ou ne faut-il pas se lancer dans les attentats individuels ? Jusqu’à l’automne de 1941, beaucoup ne se résolvent que difficilement dans le PCF à l’idée qu’il y a là une forme pertinente de lutte armée… Ce n’est d’ailleurs pas tout de suite que ce parti va revendiquer les attentats contre les militaires allemands, ce qui rend encore plus détestable et plus significatif le choix fait par Pucheu et ses acolytes. Évidemment, jusqu’en 1941 la perspective d’ensemble reste brouillée, puisque de Gaulle appelle les militaires français à venir le rejoindre pour poursuivre la guerre aux côtés de l’Angleterre, mais n’appelle pas à la résistance directe contre l’occupant à l’intérieur, tandis que le PCF qui n’appelle pas à la résistance contre l’occupant concentre ses coups sur les conséquences de l’occupation et la critique du régime collaborateur de Vichy. Néanmoins, le maintien du front militaire, d’un côté, et du front politique et de la sociabilité politique, de l’autre, participent de la mise en place du mouvement résistant dans une France éclatée par la défaite et en manque de repères. L’entrée en guerre de l’Union soviétique puis des États-Unis va simplifier la donne puisqu’elle redonnera à la guerre la dimension claire d’une lutte de la démocratie contre le fascisme.

(1) Sur 649 parlementaires ayant pris part au vote seuls 80 refusent les pleins pouvoirs (dont 36 socialistes SFIO, 26 radicaux).

Entretien réalisé par Lucien Degoy

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Published by Pierre MANSAT - dans Mes combats
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