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29 mars 2009 7 29 /03 /mars /2009 20:44


Itinéraire d’un écrivain engagé

Richard Wright, le subversif

Premier Noir à écrire un best-seller, Richard Wright (1908-1960) connut, dès son enfance, la pauvreté et la violence de la ségrégation raciale aux États-Unis. Il ne cessera de dénoncer - dans des romans sublimes comme « Un enfant du pays » ou dans des essais comme « Puissance noire » - les humiliations imposées à des millions de personnes en raison de la couleur de leur peau. Une nouvelle biographie, fondée en partie sur des rapports du FBI récemment rendus publics, rappelle l’itinéraire de cet écrivain qui fut aussi l’un des premiers militants antiracistes.

Par Schofield Coryell

Né le 4 septembre 1908 parmi les plus pauvres des pauvres dans l’Etat raciste et ségrégationniste du Mississippi, Richard Nathaniel Wright était le petit-fils d’un esclave noir. Son lieu de naissance, la ville de Natchez, avait été au XIXe siècle le deuxième plus grand marché d’esclaves du sud des Etats-Unis ; là, on en vendait des milliers par an. C’était aussi l’un des ports cotonniers les plus importants du monde. Il y avait à Natchez plus de richesses que dans n’importe quelle autre ville américaine, excepté New York. Mais cette richesse se trouvait évidemment entre les mains d’une poignée de privilégiés.

Dans une biographie récente  (1), l’écrivaine Hazel Rowley, établie aux Etats-Unis mais d’origine australienne, apporte des révélations originales sur la vie et sur l’œuvre du grand romancier africain-américain. Elle se fonde sur la découverte de documents nouveaux, copieux et passionnants : des lettres personnelles retrouvées, des extraits du journal intime inédit de Wright, des conversations avec des amis, mais aussi des annotations et des commentaires repérés dans les dossiers du FBI, qui n’a cessé de traquer pendant trente ans cet écrivain antiraciste considéré comme un « élément subversif  (2 ».

Le livre de Hazel Rowley est tout sauf l’éloge d’un pays qui aurait donné à l’un de ses plus humbles citoyens la chance d’accéder au sommet de la gloire littéraire. L’auteure démontre au contraire comment, malgré les obstacles incroyables que cette société a dressés sur son chemin, ce « petit garçon noir » est devenu un romancier célèbre, auteur de livres comme Les Enfants de l’oncle Tom  (3) (1938), Native Son (Un enfant du pays  (4), 1940), Black Boy  (5) (1945) et beaucoup d’autres (lire « Des romans à (re)découvrir »). Le succès de Wright dans un champ comme la littérature, exclusivement réservé aux Blancs, alors que tout était fait pour marginaliser les Noirs - même dans les domaines de la musique populaire ou du sport, a donc été exceptionnel et totalement atypique. Les dures épreuves qu’a dû subir le romancier  (6) lui ont permis de comprendre, de l’intérieur, les véritables sentiments (pas toujours nobles) et les aspirations de la population noire au sein de la « démocratie américaine ».

Hazel Rowley commence par évoquer la vie de ce « Black Boy » dans son Sud natal, Natchez d’abord, puis Memphis (Tennessee), une région agressivement raciste au début du siècle dernier. La condition des Noirs y avait peu changé depuis la fin officielle de l’esclavage : « Des scieries, écrit Richard Wright, des manufactures cotonnières, des camps de bûcherons, des digues en construction, ou encore un marécage, une prison ; des routes aussi, des coups de cafard, des voyages, des accidents et bien entendu les formes les plus diverses de la violence. » Sa vie familiale d’enfant abandonné par un père illettré, élevé par sa mère, institutrice de village, et par des parents éloignés. Une enfance difficile où la pauvreté extrême rendait chaque journée très pénible, tandis que la religiosité protestante excessive de son entourage pesait lourdement sur les esprits. Ses errances ensuite à travers les Etats-Unis, vivant de petits travaux. Toutes ces années de misère ont marqué Richard Wright pour la vie. Elles lui ont permis de ressentir à jamais une sympathie réelle pour ceux qui souffrent, pour tous les persécutés de la terre.

Le pouvoir des mots

Après avoir travaillé dans un hôtel, dans un cinéma et dans des entreprises d’optique, l’adolescent curieux et avide d’explications rationnelles découvrit l’univers des livres dans une petite bibliothèque locale. Il y lisait tout ce qui lui tombait sous la main, depuis la littérature de gare et les polars médiocres jusqu’aux classiques européens ou américains : Shakespeare, Victor Hugo, Dostoïevski, Edgar Poe, Melville...

Il subit l’influence des écrits scintillants mais oubliés du puissant satiriste Herbert L. Mencken. « Mencken m’a appris, dira Wright, ce qu’on peut faire avec des mots pour tourner en dérision les fausses valeurs et les absurdités qui nous entourent. » Il découvre ainsi « le pouvoir des mots » et s’en servira pour combattre les préjugés. Cette rencontre exaltante l’a incité très tôt à mettre ses idées et ses observations sur papier, ce qu’il a d’abord fait dans de petites revues locales.

Motivé par le rejet du racisme comme par celui du fondamentalisme religieux, le jeune homme fait le « grand saut » vers le Nord, attiré par le mythe de la liberté. Les poches pratiquement vides mais la tête et le cœur pleins d’enthousiasme, il arrive en 1927 à Chicago, alors bouillante capitale du crime et de la culture. Mais, selon Hazel Rowley, sa vraie motivation était simplement de fuir le Sud et ses abus racistes, ses discriminations imposées par la loi et ses coutumes héritées du temps de l’esclavage.

C’est à Chicago que Richard Wright collabore au Federal Writers’ Project ; en 1932, il rejoint les cercles littéraires liés au Parti communiste (PC), en particulier le John Reed Club (du nom du célèbre écrivain révolutionnaire)  (7). Il devait déclarer plus tard que le Parti communiste fut la voie qui lui permit de « sortir du ghetto ». Car à l’époque, en pleine crise économique des années 1930, seul le Parti communiste faisait un réel effort pour découvrir, parmi les Noirs, des talents cachés et délibérément discriminés. Le John Reed Club et le PC publiaient dans leurs journaux et leurs revues - Left Front, Anvil, New Masses - les premiers écrits d’auteurs jeunes et révoltés, souvent d’origine prolétarienne, qui n’hésitaient pas à dénoncer avec courage les contradictions de la société américaine.

C’est dans un tel contexte que Wright a commencé sa carrière littéraire, avant de la poursuivre à New York où il fut même, un temps, correspondant à Harlem du quotidien du PC, le Daily Worker, expérience qui lui fournit une matière abondante pour alimenter ses écrits ultérieurs.

Au cours de cette période cruciale, il ne cessa de dénoncer la condition des Noirs et publia Douze millions de voix noires (1941). Wright commença alors à prendre ses distances avec le Parti communiste, qui l’avait pourtant tellement aidé. Hazel Rowley explique clairement les raisons de cette prise de distance, devenue par la suite une rupture pénible, racontée par Wright lui-même dans Le Dieu déchu (1950), puis dans son second ouvrage autobiographique, American Hunger (1977), suite de Black Boy  (8).

Wright n’appréciait pas les critiques souvent sectaires, voire doctrinaires, des dirigeants du Parti à l’égard de son roman Native Son  (9), dont le héros, un jeune Noir du Sud, finit par assassiner, dans un accès de rage incontrôlable, une jeune femme riche et blanche tombée amoureuse de lui. Certains responsables du PC - Noirs et Blancs - trouvaient que Wright avait tracé là un tableau trop négatif des Noirs américains. Avec une clairvoyance rare à son époque, l’écrivain répondit que telle était, triste et explosive, la réalité sociologique des Etats-Unis.

Non sans délicatesse et sympathie, Hazel Rowley évoque aussi une autre question troublante : le refus de RichardWright de servir dans l’armée américaine, une institution où, à l’époque, les Noirs et les Blancs étaient séparés en unités distinctes, ce qui condamnait les Noirs au statut de « race inférieure ». Pour expliquer ce refus, Hazel Rowley cite une lettre que l’écrivain adressa à un ami noir : « On nous demande de mourir pour une liberté que nous n’avons jamais eue. »

Wright se débrouilla finalement pour être classé « inapte pour le service militaire » à cause de son hostilité affichée à l’égard de l’armée, en tant qu’institution raciste. Jugée « antipatriotique » en haut lieu, son attitude mit aussi fin définitivement à ses rapports avec le Parti communiste. Celui-ci adoptait à l’époque une « ligne » de soutien patriotique à l’effort de guerre du président Franklin D. Roosevelt, devenu par ailleurs l’allié de l’Union soviétique dans la « lutte commune » contre l’Allemagne nazie et le Japon militariste. En même temps - et au nom de « l’unité nationale contre Hitler », le Parti communiste américain mettait un bémol à son attitude anti-raciste traditionnelle, décourageant par exemple les actions contre la ségrégation raciale au sein des forces armées.

Quelques années plus tard, en 1947, au lendemain de la seconde guerre mondiale et à la veille de la guerre froide, Wright prit la décision de quitter les Etats-Unis. Avec l’encouragement d’intellectuels français - Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Claude Levi-Strauss, entre autres, il s’établit à Paris avec sa femme, américaine, blanche, juive et communiste, et leur fille, Julia. La biographe ne prend pas position sur cette décision, mais, pour expliquer cette « fuite », elle multiplie les exemples des harcèlements, des persécutions et des humiliations quotidiennes que subissaient d’ordinaire les Noirs en Amérique, Richard Wright y compris.

Son succès littéraire lui permit de tourner sans regret le dos aux Etats-Unis. Sa célébrité s’était traduite par des revenus relativement importants et par un réseau international d’amis et d’alliés qui facilitèrent cette « transplantation ». Hazel Rowley ne tranche pas la question souvent soulevée dans les milieux littéraires, aux Etats-Unis comme en Europe, du « devoir » d’un intellectuel ou artiste noir de rester dans sa terre natale, son « enfer », pour y poursuivre la lutte en faveur des droits civiques. Mais elle explique cette décision de s’installer à Paris avec une clarté remarquable. Wright, dit Hazel Rowley, ne se faisait guère d’illusions ni sur la liberté politique ni sur l’humanisme de la France ; il était présent à Paris aux pires moments de la guerre coloniale en Algérie. Et, s’il n’a jamais protesté publiquement contre les atrocités de la répression exercée par les autorités françaises contre un peuple en lutte pour son indépendance, c’est uniquement pour ne pas risquer d’être expulsé sur-le-champ. Son « exil » à Paris était à ce prix, et il le savait trop bien. Il y fréquentait Jean-Paul Sartre et les intellectuels de la revue Les Temps modernes, militants acharnés contre la répression en Algérie. Et il était un habitué de la librairie Shakespeare & Co. au Quartier latin, où se réunissaient d’autres Américains ayant fui les Etats-Unis en raison du maccarthysme et de la chasse aux sorcières...

Pour lui, la France signifiait, malgré tout, un « souffle de liberté » après les humiliations subies en Amérique. Mais la contradiction de vivre dans un pays à la fois démocratique et colonialiste pesait sur sa conscience. A la veille de sa mort à Paris, le 28 novembre 1960  (10), il songeait à s’installer à Londres.

Hazel Rowley ne croit pas que sa créativité ait été affaiblie à cause de son éloignement de l’Amérique. « Non, il a continué à écrire abondamment et avec autant de verve et de force de conviction que par le passé. » Ce qui est vrai, c’est qu’il n’a jamais utilisé Paris comme cadre de ses romans. Il s’en servait comme tremplin pour ses voyages et ses actions inlassables en faveur des luttes des opprimés : en Indonésie, par exemple, où il couvrit avec enthousiasme, du 18 au 24 avril 1955, la Conférence historique de Bandung qui donna naissance au Mouvement des non-alignés  (11) ; dans l’ancienne colonie britannique, la Gold Coast, où son ami Nkrumah était en train de fonder l’Etat indépendant du Ghana  (12) ; et dans l’ensemble de cette Afrique noire où la spiritualité a parfois choqué le rationaliste occidental et américain qu’était, malgré lui, Richard Wright.

Schofield Coryell

Wright : The life and Times, Henry Holt, New York, 2003, 626 pages. (2) Lire le rapport intégral du FBI sur RichardWright : http://foia.fbi.gov/rnwri ght.htm (3) Ce premier livre de Richard Wright regroupe des nouvelles décrivant les préjugés raciaux aux Etats-Unis. (4) Ce roman relate l’histoire d’un jeune Noir de Chicago, Bigger Thomas, meurtrier par accident d’une jeune femme blanche, Mary Dalton. Le livre devint un best-seller et fut adapté avec succès au théâtre par Orson Welles en 1941. En 1950, le réalisateur français Pierre Chenal a adapté Native Son au cinéma (tourné en Argentine et présenté à Buenos Aires sous le titre : Sangre negra, « Sang noir »). Une nouvelle version cinématographique a été réalisée en 1986 par Jerrold Freedman. (5) Roman autobiographique dans lequel l’auteur dénonce avec amertume le racisme subi dans son enfance. (6) American Hunger, Harper and Row, New York, 1977. (7) John Reed (1887-1920), journaliste et écrivain américain, témoin de la révolution mexicaine puis de la guerre des Balkans, participa aux côtés des bolcheviks à la révolution d’octobre, en 1917, à Petrograd, dont il laissa la plus flamboyante description dans son célèbre livre Dix jours qui ébranlèrent le monde (1918). Le texte intégral de ce livre en anglais est disponible sur le site http://marxists.org/archi ve/reed/wo... (8) Black Boy, Harper, New York, 1945. (9) Native Son, Harper, New York, 1940. (10) Richard Wright est enterré au cimetière parisien du Père-Lachaise. (11) The Color Curtain, World Publishing, New York, 1956. (12) Black Power, Harper, New York, 1954.


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Published by Pierre MANSAT
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