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  • : blog consacré au Grand Paris, à Paris Métropole aux relations Paris / Banlieues par Pierre Mansat
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9 juin 2008 1 09 /06 /juin /2008 08:29

Le 3 décembre 2007, dans le cadre de l'opération Uni(di)versité, le Département de langues et littératures romanes et méditerranéennes de l'Université de Bari (Faculté de langues et littératures étrangères) avait convié Bruce Bégout et Philippe Vasset à intervenir et débattre autour de « La Ville et ses fictions ».


Marie Thérèse Jacquet, directrice du Département, membre du G.R.E.C.  (Groupe de Recherches sur l'Extrême Contemporain), avait ouvert la rencontre en précisant qu'il s'agirait de proposer un « regard oblique » sur la Ville. Oblique en deux sens : d'abord parce qu'il s'agit d'un regard littéraire (surtout) et philosophique (un peu), et non d'un point de vue de spécialiste, qu'il soit urbaniste, d'architecte ou de géographe ; ensuite parce que les deux auteurs conviés s'intéressent à la Ville, non comme à un objet en soi, mais comme à une voie d'accès ou un passage obligé,  dans une entreprise littéraire qui tente de se confronter le plus directement possible avec le réel, en mettant à distance fiction et autofiction (Philippe Vasset), dans une tentative de phénoménologie du quotidien (Bruce Bégout). Ces deux projets ont plus d'un point commun, en premier lieu le recours à une approche descriptive fondée sur l'expérience sensible de l'espace urbain.


Plus important encore, le souci premier de l'un comme de l'autre est le présent, dont la Ville est l'emblème : présent du monde, de la société, présent de l'écriture et des formes. Les interventions et le débat ont donc glissé en permanence de l'objet (la Ville, donc) à l'écriture, portant simultanément sur l'un et sur l'autre. Les discussions ont mis en évidence le dépassement de plusieurs couples d'opposition dans les travaux de Bégout et Vasset, à commencer par celui-ci (Ville et texte).


La Ville / le Texte

La réflexion sur les formes élaborées et les méthodes adoptées par Bégout et Vasset est indissociable de leur objet. Vasset considère ainsi que la ville est aujourd'hui « le lieu du texte », voire qu'elle est « couverte par le texte, par une fumée de phrases, de messages, d'informations », un brouillard textuel constitué de SMS, d'affiches, de graffitis, de panneaux d'affichages, de bornes Internet, etc. (on retrouve trace de ce brouillard dans tous les récits de Vasset). Bégout abonde, en rappelant la place de l'écran dans la ville moderne et son architecture où le verre est privilégié, où les messages lumineux prolifèrent (il est l'auteur d'un essai sur Las Vegas, Zéropolis) et se confondent (publicité, informations officielles, etc.).

Cette dimension contemporaine de la « ville parlante et bourdonnante » (Vasset) doit être nécessairement prise en compte par quiconque se penche sur la manière dont l'espace urbain est habité et vécu, et plus encore par l'écrivain, dont la posture et le travail en sont forcément modifiés (le deuxième livre de Vasset, Carte muette, est un long collage d'e-mails, qui fait toute sa place à ce flux verbal anonyme).

Ainsi du rapport à la fiction. Vasset se démarque nettement de l'écriture fictionnelle (ce pour quoi il est très réticent devant l'appellation « roman », même si ses livres sont narratifs, et pour une part fictionnels), tandis que Bégout ne la pratique pas (outre ses essais, il a écrit un recueil de très brefs récits L'éblouissement des bords de route). Ils reconnaissent pourtant tous deux que la fiction joue un rôle central dans leur travail, dans la mesure où la ville est saturée de fictions, imprégnée d'images cinématographiques, de phrases romanesques, etc. : ainsi de Las Vegas ou du motel (que Bégout étudie dans Lieu commun), ou des « zones blanches » où évolue Vasset (Un Livre blanc). Ce dernier envisage la fiction comme un moment de son travail, une couche à traverser (d'où sa présence dans le texte sous forme de bribes et d'allusions) avant d'atteindre le réel ; l'assimilation de la fiction à une « musique d'ambiance » incessante et obsédante - voire à une forme singulière de pollution - au sein de laquelle nous évoluons tous, est un trait récurrent de ses livres (à commencer par le premier Exemplaire de démonstration, qui mettait en scène un logiciel producteur de fiction pour tous supports). Quant à Bégout, il la regarde comme un élément à décrire parmi d'autres, en prenant garde de ne pas le privilégier en se laissant prendre à ses attraits (les récits de L'éblouissement des bords de route sont toujours déceptifs, faisant place à la théorie, ou s'achevant, au moment même où la fiction semble prendre son essor).


D'un côté comme de l'autre, la distinction entre étude documentaire ou analytique et récit fictionnel est abolie.


Dedans / Dehors

Telle perception de la ville entraîne alors des conséquences sur la manière de l'appréhender conceptuellement : elle est moins un lieu qu'un milieu, au sens biologique du terme, selon Vasset. Elle n'est plus concevable comme  opposée à la campagne, à la nature sauvage, dans la mesure où elle a englobé cette dernière. Les expéditions de Vasset en banlieue parisienne, racontée dans Un Livre blanc, le mènent ainsi dans des zones indéfinissables, où une végétation incontrôlée voisine avec les déchets, les bâtiments abandonnés et les installations précaires des bidonvilles. Le livre se conclut de fait sur la phrase « nous ne connaissons rien du monde », au sens où les territoires dits « sauvages » (déserts, montagnes, etc.) sont peut-être plus connus et arpentés que ces zones périurbaines délaissées, pourtant à nos portes, « malgré la couverture satellite permanente et le maillage des caméras de surveillance ».

Gare à penser que l'attention pour ce type de lieu relève chez les deux auteurs d'un pur goût personnel : elle procède surtout d'une volonté d'observer des mutations en cours. Ces zones, tout comme le motel pour Bégout, constituent surtout « l'avant-poste de l'espace urbain » ou le « devenir de la ville » (Vasset). Bégout parle par exemple d'une « dialectique entre l'hypercontrôle et l'abandon », se référant par là au concept de « sociétés de contrôle » (qui seraient les nôtres) travaillé par Deleuze dans le prolongement des analyses de Foucault. Les zones blanches sont des points aveugles, terrains vagues délaissés en plein cœur de réseaux (routiers, urbains, etc.) par ailleurs parfaitement quadrillés. Ce maillage qu'évoque Vasset (et qu'il décrit aussi dans Exemplaire de démonstration ou Carte muette) est à l'œuvre dans le Las Vegas sous surveillance permanente décrit par Bégout dans Zéropolis. Il existe aujourd'hui un fantasme d'une ville « liquide » (Bégout emploie la métaphore chère à Zygmunt Bauman), immatérielle et transparente architecture de flux. Ce qui intéresse le philosophe et l'écrivain, c'est bien sûr ce qui fait obstacle à ces flux, aux nœuds rugueux qui contraire la fluidité. Aussi Bégout préfère parler d'une ville « visqueuse », pleine de « poches stagnantes », de « grumeaux ».


Sur le plan purement urbanistique, cela veut dire abandonner le modèle centre/périphérie, et considérer que la ville contemporaine c'est la banlieue, un ensemble hétérogène de banlieues (lieux privilégiés dans les livres des deux auteurs). Ce pourquoi, à en croire Bégout, Los Angeles (organisée sur ce mode, avec un centre quasi négligeable) est la capitale du xxie siècle comme Paris le fut du xixe (selon Walter Benjamin).



Errances

Se pose alors la question des habitants de la ville. Bégout note un renversement considérable à cet égard : si pour le xixe, voire le xxe siècle, l'opposition sédentaire/nomade était équivalente à bourgeois / vagabond, il faut désormais inverser les pôles. Le bourgeois est mobile et flexible, tandis que les seuls véritables sédentaires (précaires) sont les clochards, les seuls à connaître vraiment les lieux (François Bon évoque cette connaissance intime des lieux qui manque toujours à l'écrivain) - même si là encore le renversement est relatif, et c'est surtout l'opposition en termes de mobilité qui tend à s'effacer.

Qui veut rendre compte de la ville contemporaine doit s'adapter à cette configuration. Bégout récuse le modèle baudelairien (puis benjaminien) du flâneur : pour ce piéton, la ville est un lieu familier, une scène de théâtre où il évolue comme un acteur. Notre temps exige un autre type, un « anti-flâneur ». Dans Lieu commun, Bégout proposait le nomade, mais se rétracte aujourd'hui. Le nomade est trop intégré (cf. paragraphe ci-dessus) à l'espace urbain contemporain. Étudier celui-ci demande une position de retrait, d'étrangeté à l'objet, que Bégout construit par un triple décentrage : national, en se transportant sur l'espace américain ; local, en préférant la périphérie aux centres ; technique, en visitant la ville (qui ne se prête de toute façon plus à la déambulation piétonne) à bord d'une automobile. Ainsi naît « l'errant motorisé », plus proche du spectateur de cinéma (de par le mouvement, les flux et les écrans évoqués plus haut, etc.) que de l'acteur de théâtre. L'expérience qui en résulte, chez lui et plus encore chez Vasset, relève d'un « mysticisme horizontal » (le mot est de Bégout), soit une fascination purement matérielle pour l'espace le plus trivial, par effet de grossissement.

            Cette distance établie volontairement entre l'écrivain et son objet, est aussi, pour Vasset, un moyen d'échapper à l'écriture de l'intime, qu'il regarde comme l'impasse majeure de la littérature française contemporaine. Il ne s'agit pas non plus d'adopter la posture idéalement neutre du savant par une prose abstraite, mais au contraire de retrouver l'expérience vécue et sensible contre l'écriture désincarnée du « babil autofictionnel » (Vasset). La ville est pour Vasset « un espace intermédiaire entre le dehors absolu et l'intime » : le sujet est bien là, dans une écriture qui se tient au plus près de la sensation physique (ce que soulignait fortement Marie Thérèse Jacquet, chez les deux auteurs), mais un « sujet vaporisé dans l'espace, une voix qui souffle et essaie de se repérer ». L'espace urbain contemporain oblige ainsi à l'invention de formes nouvelles, qui soient adéquates aux siennes. Ainsi Vasset fantasme-t-il des livres où la progression temporelle-causale serait supplantée par l'étendue spatiale. Les quatre qu'il a publiés (tout comme ceux de Bégout) sont en effet organisés en réseaux de paragraphes, offrant au lecteur des parcours aléatoires, lui permettant d'errer dans le texte comme nos auteurs errent dans la ville.



Renaud Pasquier, lecteur chargé de coopération universitaire à Bari

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Published by Pierre MANSAT
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