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Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Sylvie Thénault dans Le Monde : sur la guerre d’Algérie, « parler de “réconciliation” n’a pas de sens »

Sylvie Thénault dans Le Monde : sur la guerre d’Algérie, « parler de “réconciliation” n’a pas de sens »
Sylvie Thénault : sur la guerre d’Algérie, « parler de “réconciliation” n’a pas de sens »

Tribune. La commande à Benjamin Stora du rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » repose sur un présupposé : la « guerre d’Algérie » serait l’objet d’une « guerre des mémoires » qu’une « réconciliation » franco-algérienne devrait apaiser. Il y aurait donc une fracture dans l’approche de ce passé, opposant Français et Algériens.

Ce n’est pas ce que raconte l’histoire de la guerre. En Algérie comme en France, les sociétés ont connu des clivages profonds, parfois violents, qui ont transcendé les appartenances nationales. Cette guerre n’a pas mis en présence des Français et des Algériens unis face à face, ni incapables de converger.

 

Des « Européens », dans la taxonomie coloniale, ont lutté pour l’indépendance selon une conception de la nation algérienne ouverte à leur égard ; des Français ont dénoncé la torture en invoquant la République et ses valeurs quand d’autres défendaient l’œuvre coloniale ; des anticolonialistes français et des nationalistes algériens ont partagé un idéal révolutionnaire, internationaliste ; des indépendantistes se sont entre-tués. Aucune homogénéité, aucun unanimisme, donc ; cette guerre a mis les nations à l’épreuve. Rien n’est plus faux que de la penser en affrontement de deux blocs nationaux.

Le politique pour champ de bataille

Ce n’est pas non plus ainsi que les mémoires individuelles se sont construites. En France, les recherches démontrent la multiplicité des appréhensions de ce passé par les générations postérieures, les témoins disparaissant au fil du temps. Tout est possible : de la réappropriation la plus vive à l’indifférence totale, en passant par une vaste gamme complexe. La remémoration n’est pas toujours douloureuse, ni publique. Elle exprime souvent une demande d’histoire, à des fins de compréhension et non de revanche. La pathologisation systématique des mémoires, dans la société française, est excessive.

Les affrontements ont le politique pour champ de bataille. Ils se cristallisent sur les noms de lieux, les plaques, stèles et autres symboles érigés dans la discorde, parfois vandalisés. En dépit d’une représentativité à questionner, des associations s’arrogeant la parole d’un groupe entretiennent la bataille, sans hésiter à servir des clientélismes électoraux. Il ne s’agit pas d’histoire ni de mémoire, mais d’usages du passé. Celui-ci est d’autant plus polémique qu’il nourrit des argumentaires allant de l’extrême gauche à l’extrême droite sur des thèmes d’actualité (migrations, islam, terrorisme, exception, citoyenneté, nation…).

Parler ici de « réconciliation » n’a pas de sens. Idem, au plan bilatéral : les deux Etats, censés traîner un contentieux historique, ont toujours été partenaires – sinon, par exemple, comment la France aurait-elle pu conduire des essais nucléaires au Sahara après 1962 ?

Partenaires, les deux pays le sont toujours. Le passé sert de levier actionné dans le sens du rapprochement ou de la tension, au service d’intérêts supérieurs ; il est une ressource dans laquelle puiser, selon les besoins du moment. La réaction du secrétaire général de l’Organisation des moudjahidine, rejetant le rapport, pourrait ainsi s’expliquer.

Cesser de craindre ce passé

Le traitement de ce passé en France, par les pouvoirs publics français, reste cependant d’actualité. L’idée d’une « guerre des mémoires » est performative. Elle produit des effets pervers d’assignation et d’identification des acteurs ; chacun n’est-il pas censé appartenir à un camp, auquel il doit se ranger ? Il faut d’urgence revenir à l’histoire – et son dépassement des référents nationaux – pour enrayer l’engrenage et cesser de craindre ce passé au motif de sa conflictualité sociale.

Des traumatismes, des blessures intimes transmises au gré des générations, bien sûr, cette guerre en a causé ; la situation n’est pas la même en France et en Algérie, où chacun a été exposé aux violences. En France, où le cas de la seconde guerre mondiale a légitimé des politiques parées de vertus réparatrices, des déclarations, des monuments, des plaques, des commémorations existent mais la demande demeure. Que manque-t-il ? Une condamnation, certainement ; forte, solennelle, officielle. L’enceinte judiciaire n’a pu en être le théâtre. L’amnistie a interdit la poursuite des crimes commis pendant la guerre.

A la jonction entre la réparation symbolique et l’action politique, la justice transitionnelle offre une piste – il faudrait y réfléchir au-delà de la vague suggestion d’une « commission » à peine esquissée dans le rapport.

Et revenir à la source du mal qu’a été l’entreprise coloniale, à l’origine d’une colonie de peuplement assurant à un million de Français la suprématie sur une majorité de huit millions de « musulmans », d’après la catégorisation de l’époque. Cette société-là – par nature oppressive, en dépit d’interactions individuelles et de relations humaines sincèrement amicales, quelles qu’aient pu être la volonté et les intentions de ses membres – ne pouvait tenir. C’est d’elle qu’est sortie la guerre.

Racisme toujours à l’œuvre

La culture politique française doit se débarrasser de sa frilosité sur une colonisation naguère source de puissance et d’orgueil. Au XXIe siècle, comment défendre encore la légitimité d’une conquête territoriale suivie d’un peuplement exogène, d’une dépossession foncière officiellement organisée, de l’instauration d’un ordre social intrinsèquement inégal et de sa préservation par la violence ?

Mais que vaut le symbolique, à l’heure où les discriminations rejouent au présent, au moins en apparence, un rapport colonial ancien ? Que l’origine coloniale de ces discriminations soit discutable (car jamais le présent ne découle directement du passé), que leurs dimensions raciale et/ou sociale soient vivement débattues, n’y change rien. Cette histoire tout entière parle d’un racisme toujours à l’œuvre. Pour cette raison, le traitement symbolique du passé n’en atténue pas l’âpreté.

Que peut-il quand les discriminations, quotidiennes, nécessiteraient des mesures à la portée sociale effective et quand la stigmatisation demeure ? A l’heure où le projet de loi sur le séparatisme, source de débats nauséabonds, arrive au Parlement, il faut dire qu’il n’y aura pas de politique publique de la mémoire crédible sans politique cohérente par ailleurs. Parce qu’elle conduit au symbolique, l’approche psychologisante est un outil redoutable de dépolitisation

 

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