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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

La nécrologie de Zeev Sternhell, historien israélien dans Le Monde #ZeevSternhell #fascisme

Zeev Sternhell, historien israélien spécialiste du fascisme

Plongé dans les livres et les archives, l’historien israélien Zeev Sternhell, mort à Jérusalem le dimanche 21 juin, à l’âge de 85 ans, a aussi été un combattant, au sens le plus littéral du terme, un « mentsch », disaient ses amis, en yiddish : homme de valeur et d’exception. Sa femme, Ziva Sternhell, historienne de l’architecture, compagne intellectuelle de son existence et mère de ses deux filles, Tali et Yaël, l’appelait avec tendresse « Alexandre le bienheureux », résumant l’esprit qui animait ce caractère trempé mais bon vivant, fuyant les souvenirs trop lourds portés par le passé, parce qu’il refusait qu’ils entament sa foi inébranlable dans les Lumières et le progrès, en dépit des modes. Cette allusion à un film d’Yves Robert, dans la veine soixante-huitarde, rendait bien son optimisme communicatif, renforcé par sa haute taille, un regard serein et légèrement amusé, l’accent provençal qui teintait son français – sa principale langue écrite qu’il parlait couramment (tout comme des pointes d’intonations polonaises habitaient son hébreu) – mais également l’attachement indéfectible à une France qui ne lui offrit ni poste ni citoyenneté en retour.

Parallèlement à sa carrière universitaire internationale, Zeev Sternhell était officier réserviste dans l’armée israélienne et, à ce titre, il a participé à toutes les guerres menées par l’Etat juif, depuis la première conquête du Sinaï, « Suez », en 1956, jusqu’au Liban, en 1982. A peine installé à Oxford pour une année sabbatique, en 1973, il se porte volontaire sitôt appris le déclenchement de la guerre du Kippour. Il confiait sans hésitation « avoir la chose militaire dans le sang ». Cette passion-là ne l’a pas empêché de contribuer activement à la fondation de La Paix maintenant (Shalom Akhchav), en 1978, ni de s’opposer, avec la même vigueur, à l’occupation et à la colonisation des territoires conquis pendant la guerre des Six-Jours – où il a retrouvé le champ de bataille du Sinaï.

Militantisme pacifiste

Son militantisme pacifiste lui a valu, en 2008, d’être visé par un attentat perpétré à son domicile par un colon, dont il n’a échappé que par miracle, l’année même où on lui décernait le prix d’Israël pour ses travaux de sciences politiques. Il défendait avec une ardeur quasi guerrière ses positions historiographiques, cette fois usant d’arguments, mais sans jamais craindre de se faire des ennemis, dès lors qu’il s’attaquait aux personnages les plus intouchables ou à des collègues hostiles, détestant par-dessus tout la médiocrité ou le copinage.

Avec la même constance, il a dénoncé dans d’innombrables tribunes publiées par le quotidien israélien libéral de gauche Haaretz ou dans la presse mondiale – Le Monde entre autres – les dérives de la politique israélienne. Pas question pour lui de double discours. Il soutenait sans sourciller la même opinion face à un public de compatriotes, fût-ce face à des salles houleuses, ou à l’étranger. Il fustigeait le déni des droits des Palestiniens, les atteintes à la liberté subies par les Arabes d’Israël, objet d’un quasi-consensus des partis au pouvoir. Cosmopolite (« Culturellement, je pourrais vivre à Paris ou à New York, lançait-il un brin provoquant. Je m’y sens à l’aise »), athée, il s’affirmait « archisioniste ». Car la colonisation mettait en danger le sionisme d’un Etat dont la seule légitimité était d’ordre politique (un coin de terre où les juifs pouvaient être en majorité tout en respectant les droits et l’égalité des minorités) et non culturel ou religieux. Les vrais « postsionistes » se trouvaient, selon lui, à droite, car à terme l’annexion des territoires palestiniens ne pouvait avoir comme conséquence qu’un Etat binational ou d’« apartheid ».

Mais, contrairement à plusieurs de ses pairs, Zeev Sternhell n’a pas quitté Israël, repoussant les offres des plus prestigieuses universités. Il avait fait le choix, à 16 ans, en 1951, d’y habiter, et ne voyait aucune raison de ne pas s’y tenir, leur répondait-il. Quand, au tournant des années 1970-1980, la droite nationaliste, conduite par Menahem Begin, arrive au pouvoir, il est tenté par l’action politique et veut rénover le Parti travailliste. Mais, alors qu’on lui propose un rôle concret, il séjourne à Princeton (Etats-Unis), et opte définitivement pour l’étude.

Fidèle à la « vieille gauche » sociale et socialiste, méfiant à l’égard des évolutions de celle-ci vers le multiculturalisme, il veut agir par l’écrit et l’érudition. « Ce sont les idées qui mènent le monde », aimait-il à répéter afin de justifier cette décision. Le décalage entre l’utopie sioniste et la réalité israélienne lui a inspiré un livre sans concession sur les prémices idéologiques de l’Etat juif, le seul rédigé en hébreu : Aux origines d’Israël. Entre nationalisme et socialisme (Folio « Histoire », 2004). Zeev Sternhell habitait à l’ouest de Jérusalem, non loin d’un champ de bataille que les Israéliens ont failli perdre contre la Légion arabe, en 1948, et qu’il montrait volontiers à ses visiteurs. Façon, peut-être, de leur faire toucher du doigt la fragilité de tout enracinement, de toute victoire…

Longtemps, sa fermeté s’est accompagnée d’une grande pudeur sur tout ce qui le concernait. Il en a dévoilé une des clés tardivement, puis plus longuement au début des années 2000 et enfin dans une biographie dialoguée, Histoire et Lumières (Albin Michel, 2014). L’historien livrait enfin ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, son itinéraire personnel d’orphelin de la Shoah. Alors qu’on s’en prenait à lui pour avoir mis en évidence les origines et l’existence d’un fascisme français, alors que l’école française de sciences politiques considérait que la France avait été immunisée contre ce phénomène, lui s’étonnait qu’on lui attribue l’intention de régler des comptes avec la France. Bien loin d’avoir aucun contentieux avec elle, il l’a érigée en modèle indépassable (« les Lumières franco-kantiennes ») et en exemple à suivre, notamment en matière de laïcité.

Une enfance dans le chaos

Tel était moins le cas de la Pologne, son pays natal. Dans la ville moyenne de Przemysl, en Galicie, où il voit le jour le 10 avril 1935, un tiers des habitants sont juifs. Sa famille appartient à une bourgeoisie en cours d’assimilation, polonophone et sioniste. Ses premières années, qu’il jugeait heureuses, ne s’en sont pas moins déroulées sur fond d’antisémitisme, dans l’ambiance d’illusion et de déréliction si bien décrite par l’écrivain et Prix Nobel de littérature israélien Samuel-Joseph Agnon, dans son Hôte de passage (Albin Michel, 1992).

Les occupations soviétique, en 1940, puis allemande, en 1941, précipitent le monde de son enfance dans le chaos. Son père, mobilisé dans l’armée polonaise, meurt tout au début de la guerre. Enfermé dans le ghetto avec sa mère et sa sœur, qui seront assassinées au camp d’extermination de Belzec, le garçonnet a sous ses yeux le spectacle des chasses à l’homme qu’entraînent les diverses « actions » allemandes, liquidant progressivement la population juive. Confié en 1942 à un oncle qui réussit à gagner Lwow (Lviv), il partage la vie clandestine des siens, faisant mine d’être des réfugiés, fervents catholiques, dans une banlieue ouvrière, grâce à la protection d’un officier polonais, le capitaine Menzel. Il survit de justesse à un bombardement meurtrier.

En 1944, l’arrivée de l’armée soviétique met fin à la terreur mais pas aux tribulations de l’enfant déjà mûr, déjà passionné de politique. Il échappe au rideau de fer, grâce à un convoi de regroupement familial vers la France, en 1946, où sa tante parvient à l’intégrer. Il débarque alors, à Avignon, chez un autre oncle, dentiste de son état et ancien résistant. Cette étape, bien que n’ayant duré que quatre ans et demi, le marque pour la vie. Grâce à un instituteur zélé et compréhensif, il acquiert rapidement le français et parvient à entrer en sixième classique, au lycée Frédéric-Mistral. Malgré l’atmosphère un peu étriquée d’Avignon à cette époque, avant la création du Festival, en 1947, et un pénible séjour dans un internat de Valence, Zeev Sternhell n’a cessé d’exprimer son admiration pour notre système d’éducation, l’universalisme et la laïcité à la française que ses amis lui ont reprochée parfois, gentiment, d’idéaliser. L’épisode de Vichy tout proche était entouré d’un silence qui ne sera brisé que bien plus tard. L’adolescent se satisfait de ne rencontrer enfin ni antisémitisme, ni exclusion ni ségrégation religieuse.

Sa mésentente avec son oncle, mais aussi l’exaltation que produit dans une diaspora meurtrie la création d’Israël (1948), expliquent son départ, en 1951. Après un passage à l’école agricole de Magdiel puis au kibboutz Ousha en Galilée, une somme d’argent inopinée, déposée par un frère de son père, lui permet d’achever ses études plutôt que de s’engouffrer dans l’armée de métier, sort des jeunes désargentés. Lui sera historien, à l’université hébraïque de Jérusalem, où, dès 1960-1961, il est assistant. La réalité provinciale de Jérusalem expose paradoxalement les jeunes intellectuels à toutes les influences du grand monde. Hannah Arendt, Ernst Nolte, Isaiah Berlin (qu’il critiquera sans ménagement) passent par là, et les universités anglaises ou américaines sont déjà des appels d’air difficiles à repousser.

Contre la doctrine dominante

Pourtant, à 29 ans, c’est Paris, son Institut d’études politique de la rue Saint-Guillaume, et une bourse bien moins attractive que celle des Américains ou des Anglais, que Zeev Sternhell choisit afin de travailler à un sujet de thèse insolite, sous la direction de Jean Touchard (1918-1971) : l’écrivain nationaliste et antidreyfusard Maurice Barrès (1862-1923), sujet de son premier livre, Maurice Barrès et le nationalisme français (Armand Colin, 1972). Une intuition le guide. Celle de ne pas appréhender le phénomène du fascisme seulement sous ses formes paroxystiques, l’Allemagne nazie ou l’Italie de Mussolini, mais comme une vague de fond, un mouvement social, politique et intellectuel global de contestation de la modernité démocratique dont les sources sont fort anciennes. Les élites y ont adhéré plus qu’on ne le croit et la France, à la Belle Epoque, en a été le laboratoire. Zeev Sternhell systématise et documente minutieusement cette conception dans tous ses ouvrages, depuis LaDroite révolutionnaire (Seuil, 1978) jusqu’aux Anti-Lumières : du XVIIIe siècle à la guerre froide (Fayard, 2006).

Or cette thèse heurte de front une doctrine dominante dans l’historiographie française, celle de René Rémond, son ami, pourtant, malgré leurs divergences. Celle-ci ne voulait voir dans notre pays que trois droites, héritées du XIXe siècle : orléaniste, légitimiste et bonapartiste (Les Droites en France, Aubier, 1954). Pas de place pour un fascisme tricolore, donc. Sternhell traque au contraire, textes à l’appui, l’ombre du fascisme dans des cercles intellectuels français jusque-là insoupçonnables, Esprit, avec son fondateur, Emmanuel Mounier, ou les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque (où d’autres voyaient des gaullistes avant la lettre). Pour bien des élèves de René Rémond, la charge est trop forte ou touche un nerf. La réception de ses travaux va désormais se nimber d’une atmosphère de polémiques qui culmine en 1983, avec Ni Droite ni gauche (Folio « Histoire », 2012), au Palais de justice de Paris, Raymond Aron étant venu témoigner en faveur de Bertrand de Jouvenel, accusé par Sternhell d’être un panégyriste d’Hitler, reconverti après la guerre dans l’anticommunisme culturel.

Récusant toute assimilation du nazisme et du communisme, quoique ayant lui-même subi la violence des deux régimes, méfiant vis-à-vis de la notion fourre-tout de totalitarisme – malgré son amitié pour l’historien François Furet –, Zeev Sternhell caressait l’idée, dans les dernières années, de consacrer une étude à la « pensée de guerre froide » et aux sources du néoconservatisme américain. La mort l’en a empêché. Sa force lui donnait l’apparence d’être inattaquable. Reste son œuvre considérable, qui, elle, continuera de « tenir la position », à sa plac

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