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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Dans Le Monde: "Aux Etats-Unis, l’aube d’une nouvelle coalition entre Noirs et Blancs libéraux" par Pap Ndiaye

Dans Le Monde: "Aux Etats-Unis, l’aube d’une nouvelle coalition entre Noirs et Blancs libéraux"  par Pap Ndiaye

Aux Etats-Unis, l’aube d’une nouvelle coalition entre Noirs et Blancs libéraux  par Pap Ndiaye

Dans la contestation déclenchée par la mort de George Floyd, « la remarquable diversité des foules manifestantes » donne l’espoir d’un projet politique qui puisse entendre la détresse de la population noire, explique l’historien

Le grand mouvement de protestation qui a investi plusieurs centaines de villes américaines pose la question de sa géographie sociale et politique. En attendant des enquêtes détaillées, il est d’ores et déjà possible d’en faire, à chaud, une lecture générationnelle et historique, et d’en tirer une hypothèse politique.

La première lecture concerne l’âge des manifestants. Une caractéristique centrale du mouvement actuel est qu’il est animé par de jeunes gens (adolescents et jeunes adultes). C’est l’Amérique jeune qui descend dans la rue, comme dans les années 1960, comme en 2014 à Ferguson (Missouri), et dans des dizaines d’autres villes après le meurtre de Michael Brown. D’une manière qui rappelle Birmingham, en Alabama, au printemps 1963 [où un millier d’élèves noirs avaient été expulsés de leur établissement scolaire après avoir participé à des mouvements contre la ségrégation raciale], l’initiative de manifester peut parfois provenir de lycéens qui entraînent avec eux une partie de la population locale.

Certains des lycéens les plus mobilisés sont ceux qui organisaient, l’année dernière, des manifestations en faveur du climat, comme dans plusieurs petites villes du Vermont. Greta Thunberg les a mobilisés ; George Floyd aussi. La socialisation politique de la jeunesse woke [du verbe to wake, « se réveiller », être conscient des injustices qui pèsent sur les minorités] autour de l’environnement a sans doute préparé la mobilisation actuelle. En outre, avec la fermeture des lycées, l’emploi du temps de ces jeunes gens est plus dégagé qu’en temps normal.

De manière classique, un grand nombre d’étudiantes et d’étudiants participent aussi au mouvement : Minneapolis est une ville universitaire importante, de même que la plupart des grands centres urbains, mais aussi des villes moyennes comme Charlottesville (Virginie), Bloomington (Indiana), Austin (Texas) ou Gainesville (Floride). Deux jeunes de 19 ans, l’un étudiant à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA), l’autre à Howard University (université noire de Washington) sont à l’origine de la manifestation d’Oakland (Californie), le 3 juin, qui a rassemblé 15 000 personnes, du jamais-vu depuis les années 1960.

A l’échelle du pays, la carte des manifestations actuelles et celle des universités sont similaires. Cela ne signifie pas que tous les manifestants soient jeunes, loin de là, mais que les villes universitaires ont des pratiques de manifestation anciennes à propos des droits des minorités, des femmes, des migrants, etc., qui se prolongent assez naturellement aujourd’hui, y compris lorsque la population africaine-américaine est très réduite, comme à Seattle ou Burlington (Vermont).

A cette lecture générationnelle il faut ajouter une deuxième lecture, voisine de la première, mais directement politique celle-ci : c’est l’Amérique opposée à Trump qui est dans la rue, qui se trouve être celle des grandes métropoles et des villes universitaires moyennes qui ont voté massivement pour Hillary Clinton en novembre 2016. Trump n’a rassemblé que 12,5 % des voix à Chicago, 20 % à New York, 22 % à Los Angeles, 28 % à Minneapolis. Il y a clairement, chez les manifestants, la volonté de s’opposer à un président honni : Trump est un facteur de mobilisation d’une force inépuisable ; il est à lui seul une des raisons de la colère. Claquemuré dans la Maison Blanche, incapable de s’adresser au pays, le président entend au loin les clameurs de celles et ceux qui n’en peuvent plus de ses Tweet enragés.

Bien entendu, il ne faut pas oublier qu’une autre partie de la société américaine, du côté républicain conservateur, considère les événements avec réprobation, et aspire à « la loi et l’ordre », comme dit Trump en reprenant le vieux slogan de Nixon. Les manifestants d’extrême droite armés qui défiaient la gouverneure à Lansing (Michigan) en dénonçant le confinement n’ont pas disparu, mais ils sont désormais inaudibles. Le rapport de force a changé, au moins momentanément. C’est la gauche américaine qui tient le haut du pavé.

 

Les hauts lieux des droits civiques

Une troisième lecture, historique, consiste à comparer la carte du mouvement actuel à celle des grandes émeutes raciales des années 1960. Aujourd’hui comme hier, il s’agit de protester contre les injustices raciales, particulièrement les violences policières. On retrouve ici les grandes villes du militantisme noir : Chicago, Detroit, Newark (New Jersey), Los Angeles, Oakland (ville d’origine des Black Panthers), et aussi des villes du Sud profond, hauts lieux des droits civiques, comme Jackson (Mississippi), Birmingham ou Montgomery (Alabama). Dans cette dernière ville, la foule s’est rassemblée à proximité du Capitole et de l’église Dexter, l’église de Martin Luther King à la fin des années 1950. Chaque participant avait certainement en tête le boycott des bus de cette ville, en 1956, et le courage tranquille de Rosa Parks, ou bien encore la marche de Selma à Montgomery en mars 1965.

Le monde africain-américain est très conscient et fier de son histoire, une histoire de malheurs mais aussi une histoire de résistance, racontée par les historiens mais aussi et surtout par la culture populaire, y compris dans les chansons de Beyoncé. De telle sorte que la plupart des manifestants africains-américains ont le sentiment de faire partie d’une histoire qui leur commande d’être à la hauteur. Et cela est émouvant. Bernice King, fille cadette de Martin Luther King, a déclaré il y a quelques jours que son père et sa mère seraient fiers de ce qui se passe aujourd’hui.

Cette carte historique recoupe pour bonne part celle des villes dont la population africaine-américaine est majoritaire (Detroit, Baltimore, Memphis, Flint, Savannah, Birmingham, Montgomery), ou bien celles qui ont, en valeur absolue, la population noire la plus importante : New York, Chicago, Philadelphie, Houston, Los Angeles, Washington, Dallas. Cette mémoire noire a aussi été cultivée, ces dernières années, par le mouvement Black Lives Matter, dont il faut souligner les patientes activités pédagogiques et d’information menées par ses sections locales les plus actives (dans les villes déjà mentionnées, mais aussi à Denver, Long Beach, South Bend, Nashville). A Richmond, ancienne capitale du Sud confédéré, le maire et le gouverneur ont annoncé l’enlèvement des statues des généraux esclavagistes, sous pression d’une foule réclamant leur mise à bas. Dans le sud faulknérien, le passé et le présent sont inextricablement mêlés. Un peu partout, des foules chantent la fameuse protest songWe Shall Overcome, tout comme les militants des années 1960 le faisaient dans les bus, dans les prisons, et à pied sur les grand-routes brûlantes du Sud.

En revanche, à l’échelle des villes elles-mêmes, la situation est différente : les émeutes des « étés chauds et longs » des années 1960 (Harlem en 1964, Watts à Los Angeles en 1965, et les dizaines d’émeutes de 1967 et 1968), qui firent plus de 200 morts au total, se situaient toujours dans les ghettos noirs eux-mêmes, tout comme l’émeute de Los Angeles en 1992 [à la suite de la décision de blanchir les policiers responsables du passage à tabac de Rodney King]. Presque toujours déclenchée par une altercation entre policiers et jeunes Noirs, dans un contexte très tendu où la police se comportait avec eux de manière arrogante et raciste, l’émeute commençait par une arrestation brutale. S’ensuivait un attroupement, des jets de projectiles, des policiers qui appelaient des renforts et une situation qui s’envenimait en quelques heures. La police et la garde nationale tiraient à balles réelles sur les émeutiers, sans sommation. A Watts, il y eut 34 morts et plus de 1 000 blessés, à Detroit 43 morts, à Los Angeles, en 1992, au moins 50 morts. A Detroit, les traces de l’émeute sont encore visibles, comme une cicatrice jamais refermée.

Un passé d’émeutes dans les ghettos

Par contraste, les manifestations actuelles ont lieu dans les centres-villes, souvent dans des quartiers huppés vers lesquels les gens convergent. A Philadelphie, les manifestants se sont regroupés autour de Rittenhouse Square, un endroit chic qui n’a rien à voir avec les quartiers noirs pauvres du nord et de l’ouest de la ville. A Chicago, ville très ségréguée, les manifestations ont lieu sur Michigan Avenue, le « Magnificent Mile » bordé de boutiques de luxe, à proximité de la tour Trump, très loin du South Side et du West Side où la population noire est concentrée.

Dans les années 1960, les manifestants noirs n’avaient pas la possibilité de sortir des ghettos, bouclés par la police pendant l’émeute, contrairement à aujourd’hui, d’autant plus que les modes de consommation et de loisirs actuels rendent les centres-villes plus accessibles et plus familiers. Cela peut attirer au passage les inévitables casseurs et pilleurs, mais la grande majorité des manifestations se passe sans heurts notables. Le bilan humain n’a, pour l’instant tout au moins, rien à voir avec les années 1960. Quoique très brutales le plus souvent, les forces de l’ordre ne tirent plus à vue ni à balles réelles, sur les manifestants d’aujourd’hui, même lors des séquences d’émeutes. Des consignes trop agressives pourraient se traduire par la défection d’une partie des forces de l’ordre, d’autant que quelques policiers ont posé le genou à terre en solidarité avec les manifestants. Chose inouïe, les chefs militaires et le ministre de la défense ont pris leurs distances avec le président en indiquant que le pays n’était pas un « champ de bataille ». Trump est prévenu qu’il y a une ligne à ne pas franchir.

La remarquable diversité des foules qui manifestent suggère finalement la possible émergence d’une nouvelle coalition entre Noirs et Blancs libéraux, un bon demi-siècle après celle des droits civiques qui s’effilocha à la fin des années 1960, au moment de l’élection de Nixon.

Par coalition, on ne veut pas simplement dire une mise en commun des forces électorales, mais l’élaboration d’un programme politique qui accorde une place significative aux demandes des Noirs. Si nouvelle coalition il y avait, elle ne s’établirait pas seulement pour éviter le pire – la réélection de Trump – et donc par défaut, mais pour prendre en considération le cri poignant des Africains-Américains. Leurs demandes peuvent se résumer ainsi : le droit à la vie. Des vies qui ne soient pas outre mesure fauchées par le Covid-19 ou étouffées par le genou d’un policier raciste. Joe Biden, le candidat démocrate sauvé in extremis pendant les primaires grâce à la mobilisation noire, a aujourd’hui la mission historique de faire du droit à la vie des Noirs une cause nationale.

Pap Ndiaye est historien et professeur à Sciences Po Paris. Il est notamment l’auteur de « La Condition noire. Essai sur une minorité française » (Calman-Lévy, 2008)

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