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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Dans Le Monde" A Châtenay-Malabry [ Hauts de Seine] , la Butte Rouge en lutte"

Dans Le Monde" A Châtenay-Malabry [ Hauts de Seine] , la Butte Rouge en lutte"

Amoureux de l’architecture et écologistes s’opposent au projet radical de la mairie pour la cité-jardin

Dans un splendide parc paysager de 70 hectares, une collection de bâtiments modernistes en béton rose abrite près de 4 000 logements, des écoles, une crèche, des équipements sportifs, des commerces, une bibliothèque, une église, des jardins potagers… Nous sommes à la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry, dans les Hauts-de-Seine, quartier où vivent 10 000 habitants, le tiers le plus pauvre de la ville, qui cristallise un conflit brûlant. Alors que la mairie (LR) veut le transformer pour faire du neuf et « accroître la mixité sociale », amoureux de l’architecture du XXe siècle et défenseurs de l’environnement se mobilisent pour le préserver.

Inspirée du modèle anglais des cités-jardins imaginé par Ebenezer Howard et Raymond Unwin à la fin du XIXe siècle, la Butte-Rouge fut édifiée dans le cadre du plan d’extension de la banlieue conçu par Henri Sellier, président de l’Office public d’habitations à bon marché de la Seine (OPHBM), pour répondre à la pénurie et à l’insalubrité des logements parisiens. Cette écocité avant l’heure alliait une certaine densité urbaine avec un rapport étroit à la nature et une vision hygiéniste de l’architecture – des principes avec lesquels la discipline, en ces temps d’épidémie et de crise climatique, cherche à renouer.

« Du beau pour les prolos »

Sa construction, entre 1931 et 1965, témoigne à la fois d’un respect de la topographie – de la déclivité du site notamment – et d’un souci de cohérence architecturale. Aux architectes Joseph Bassompierre-Sewrin, Paul de Rutté, André Arfvidson, Paul Sirvin et son fils Pierre, qui l’ont mise en œuvre, et au paysagiste André Riousse, les habitants doivent de vivre aujourd’hui dans des appartements traversants dotés de balcons arrondis, de cages d’escalier en verre, de vues faisant la part belle au paysage, de matériaux de qualité…

Le tout dans un cadre luxuriant où le paysage, structuré par un réseau de places et de placettes, de grandes artères et de venelles ombragées, dialogue avec les asymétries géométriques d’une architecture d’inspiration Bauhaus. C’est « du beau pour les prolos », comme l’a résumé Jean-Louis Cohen, historien de l’architecture devenu porte-voix du combat pour la préservation de ce patrimoine. Avec de nombreux architectes, urbanistes, universitaires, il a signé une pétition dénonçant « un projet de transformation qui se soldera par la disparition d’un “grand ensemble” témoin d’une conception humaniste exceptionnelle dans l’histoire de l’habitat populaire en région parisienne » et demandant à ce qu’il soit classé au titre des Sites patrimoniaux remarquables (SPR).

La municipalité compte en effet en démolir une bonne partie. Sur un plan, consultable sur le site de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), on voit que 15 % à 20 % du site ont été sanctuarisés. Le reste a vocation à être détruit ou lourdement transformé pour accroître la surface habitable, comme l’assume Georges Siffredi, le maire qui a fait basculer la commune à droite en 1995. Devenu président du département des Hauts-de-Seine, le 25 mai, pour succéder à Patrick Devedjian (mort le 29 mars), il est remplacé par un proche, Carl Segaud, qui a dirigé son cabinet plusieurs années avant de devenir maire adjoint chargé de l’urbanisme et qui officie comme administrateur de Hauts-de-Bièvre Habitat, l’office HLM intercommunal qui a récupéré, en 2018, l‘ensemble de la Butte-Rouge.

Une première tranche du plan est déjà lancée. Elle concerne une quinzaine de bâtiments, dont deux tiers des habitants ont été relogés. Pour demander un permis de démolir, il faut arriver à 90 %. L’ancien maire justifie son projet par la vétusté des bâtiments, leur inadaptation aux personnes à mobilité réduite, leurs trop petites surfaces, pour « le bien-être de [ses] concitoyens ». Il va mécaniquement conduire, pourtant, à en déloger un grand nombre. Les logements PLAI (prêt locatif aidé d’intégration, catégorie du parc social destinée aux ménages les plus défavorisés), qui représentent aujourd’hui 100 % de l’ensemble, doivent être réduits à un tiers. Un autre sera réservé à l’accession à la propriété et le troisième à des logements sociaux plus haut de gamme.

Les détracteurs du projet dénoncent une « vulgaire opération immobilière » motivée par la perspective d’un futur tramway. « C’est une opportunité pour valoriser le foncier », résume l’urbaniste Barbara Gutglas. Et pour « gentrifier le quartier », surenchérit une ancienne habitante qui a grandi à la Butte-Rouge. Devenue parisienne, cette haut fonctionnaire qui préfère rester anonyme est très attachée à cet endroit où les enfants pauvres comme elle l’était « avaient tout ce grand parc comme terrain de jeux ». Contrairement à la plupart des grands ensembles PLAI, ajoute-t-elle, la délinquance y est quasi nulle. « Et on dira ce qu’on voudra des écoles, mais elles ne m’ont pas empêchée de faire l’ENA. On déplore que les commerces soient fermés, mais rien n’empêche d’y installer des fermes urbaines, des lieux de coworking, des ateliers d’artistes. C’est une question politique. »

« Un délit écologique »

Les détracteurs du projet municipal reconnaissent la nécessité d’une rénovation et la possibilité de détruire certains bâtiments. Mais les études d’urbanistes commandées par la ville, comme celles des ingénieurs qui ont témoigné en février devant la commission régionale de l’architecture et du patrimoine d’Ile-de-France, aboutissent aux mêmes conclusions : les problèmes avancés pour promouvoir la démolition, de la peinture qui s’écaille sur les façades à l’humidité qui ronge certains bâtiments, peuvent tous se résoudre par une restauration.

Considérant que détruire pour reconstruire du neuf, c’est opter pour une dégradation de la qualité architecturale, la commission s’est prononcée contre le projet de la mairie. « Quand on sait que le secteur du bâtiment est responsable de 70 % de la pollution en Ile-de-France, souligne Christine Leconte, la présidente de l’ordre des architectes d’Ile-de-France qui y siégeait, la destruction de bâtiments d’une telle qualité constitue en outreun délit écologique. »

Reprenant les conclusions de la commission, les préfets d’Ile-de-France et des Hauts-de-Seine ont adressé un courrier à Georges Siffredi, en novembre 2019, lui demandant de revoir sa copie. Insistant sur la « très haute valeur patrimoniale de certains bâtiments » et « la nécessité de revoir à la baisse le nombre de bâtiments promis à la démolition », ils l’invitent à engager une étude préalable au classement au titre des Sites patrimoniaux remarquables, à établir un « plan de valorisation de l’architecture et du patrimoine », qui permettra d’encadrer de manière « satisfaisante » l’évolution de la cité-jardin sur le long terme.

A ceux qui l’accusent de n’avoir aucun projet urbain, l’ancien maire répond que la municipalité y travaille avec la Direction régionale des affaires culturelles d’Ile-de-France (DRAC), où Jean-Marc Zuretti, qui dirige les unités départementales de l’architecture et du patrimoine, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Balayant les « attaques d’une bande d’extrémistes qui sont allés chercher trois architectes pour soutenir leur cause », il se sent d’autant plus légitime qu’il est plébiscité par les urnes.

Et qui, à la Butte-Rouge, ne voudrait pas des ascenseurs promis, d’une meilleure isolation, de parkings souterrains ? En revanche, voir son immeuble démoli, être relogé ailleurs, c’est une autre histoire. Installée dans un adorable petit 4-pièces tout en boiseries et carrelage coloré où elle a élevé ses trois enfants (pour un loyer de 379 euros par mois), Francine Reulier, retraitée, raconte comment son balcon, le parc, ses amis voisins lui ont permis de tenir pendant le confinement. Si on vient la déloger, dit-elle, elle s’enchaînera au balcon.

La restauration, si elle a lieu, sera d’autant plus coûteuse qu’on a laissé les bâtiments se dégrader. Elle ne permettra pas, en outre, de débloquer les crédits ANRU, qui sont conditionnés à la démolition de l’ancien. Mais des solutions existent, assure Christine Leconte, qui voit dans cette affaire un cas d’école pour remettre en question les fondements de la loi ANRU, si contraires aux principes de la transition écologique. Et qui, accessoirement, via les clôtures et digicodes qu’elle impose, s’oppose à l’urbanisation accueillante de la Butte-Rouge.

Parmi les pourfendeurs du projet, Louis Sirvin, fils et petit-fils de deux des architectes de la Butte-Rouge, et responsable d’un plan de rénovation mis en œuvre dans les années 1990, dénonce une absence d’écoute de la part de Georges Siffredi. « Lui, c’est les Hauts-de-Seine : je rase, après je fais un concours avec des promoteurs, et je tartine d’immobilier… » Il déplore la frilosité de la DRAC et du ministère de la culture. « Ils sont pour des soi-disant arrangements. Mais avec des gens comme ça, il n’y a pas d’autre choix que de classer, pour figer. » Même constat du côté des associations qui ont adressé, en novembre 2019, un courrier à Franck Riester alertant sur le fait que la DRAC tardait à répondre à une demande de classement SPR faite par sa prédécesseure, Françoise Nyssen. Elle est restée sans réponse.

Isabelle Regnier

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