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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Tribune de Michel Lussault "La pandémie souligne la vulnérabilité d’un système fondé sur les villes-mondes "

Tribune. L’actuel épisode pandémique nous « rappelle que nous sommes vulnérables, nous l’avions sans doute oublié », a déclaré le président de la République lors de son allocution du 13 avril. Ces propos ne sont pas sans faire écho à la manière dont la vulnérabilité s’est imposée, en moins de quinze ans, comme un concept-clé pour appréhender le système urbain contemporain, mobilisant des travaux de recherche issus de nombreux champs disciplinaires (ingénierie, sciences sociales, philosophie, etc.).

Parler de vulnérabilité, c’est admettre le paradoxe de la fragilité intrinsèque d’un système qui, pourtant, accumule, du fait de l’urbanisation continue, une puissance de plus en plus impressionnante. Puissance démographique, économique, financière, technologique, politique et culturelle se conjuguent pour dresser les world cities (« villes-mondes »), telles que New York, Londres, Tokyo ou Paris, en milieu dominant et en référence insurpassable de l’époque contemporaine.

Une pandémie qui a profité des forces de l’urbanisation généralisée

Or, en provoquant en quelques semaines une paralysie des fonctionnements globaux, et en figeant les métropoles sous confinement, la présente épidémie vient rappeler que la vulnérabilité croît en juste proportion de cette puissance. Cela étant dit, même les villes plus petites et/ou situées dans les pays moins développés sont exposées à cette crise sanitaire. En effet, la vulnérabilité concerne les villes de toutes les tailles, l’urbanisation généralisée installant, partout, de nouvelles formes de vie sociale, bien au-delà des mégapoles et des grandes agglomérations. A travers, par exemple, le rôle structurant des grands centres commerciaux.

Le virus a exploité les réseaux de mobilité et s’est épanoui au sein des espaces les plus denses, les plus productifs et les plus marqués par des sociabilités intenses

L’épidémie a clairement profité des forces de la mondialisation urbaine pour se développer. Le virus a en effet exploité les réseaux de mobilité, au cœur du développement économique et du tourisme, et s’est épanoui au sein des espaces les plus denses, les plus productifs et les plus marqués par des sociabilités intenses. Ces caractéristiques de l’urbanisation qui se sont imposées en quelques décennies, comme un nouveau standard, révèlent actuellement la spectaculaire vulnérabilité des villes. Au point que certains en viennent à penser que lesdites forces se retourneraient aujourd’hui contre nous.

Il importe donc de tenter de cerner cette vulnérabilité, qui paraît renvoyer à (au moins) deux aspects complémentaires.

Une sensibilité extrême aux « événements géographiques »

Tout d’abord la sensibilité extrême des organisations urbaines à « l’événement géographique », un aléa momentané ou plus durable, unique ou récurrent, de quelque origine qu’il soit, qui en perturbe le fonctionnement.

Cette vulnérabilité est redoutable, car elle est systémique : au sens où la moindre anicroche locale – parfois infime en apparence – peut avoir, en raison des boucles de rétroaction qu’elle enclenche, et des effets de seuil qu’elle provoque, des conséquences peu maîtrisables, et ce bien au-delà de l’échelle d’origine de l’incident.

La pandémie de Covid-19 l’illustre : l’infection du premier patient en Chine, à l’automne, fait minuscule en soi, a entraîné des effets en cascade jusqu’à placer le monde sous stress. C’est un peu l’équivalent de cet « effet papillon » dont le scientifique Edward Lorenz théorisa le principe : la diffusion du pathogène perturbe désormais l’ensemble de l’espace mondial et affecte la vie de plus de quatre milliards d’individus, confinés bon gré mal gré. Il n’y a pas ici de rapport linéaire entre le fait originel et le résultat final.

Catastrophe, accidents ou incidents mineurs

La vulnérabilité exprime cette exposition des villes à l’événement qui vient bousculer l’ordre des choses. Ce peut être une grande catastrophe – environnementale, sanitaire, technologique – qui provoque alors une discontinuité majeure dans la dynamique urbaine. La pandémie de Covid-19 est assurément une catastrophe de ce type, qui souligne la vulnérabilité du système mondial dans son ensemble et de chaque ville qui s’y insère.

Il existe aussi une sensibilité aux accidents, qui révèle la fragilité face à des événements fortement perturbants, mais qui ne remettent pas en cause, comme les catastrophes, l’organisation urbaine dans son ensemble. Il s’agit alors d’un régime de crise procédant de « l’exceptionnel normal », tel qu’on le constate lors des épisodes récurrents de crues, de tempêtes, voire les tremblements de terre dans les régions où ils sont courants, comme au Japon.

Enfin, on doit aussi prendre en compte la fragilité des villes face à l’anicroche ordinaire, aux simples incidents mineurs mais à fort effet de système. L’exemple type est la paralysie momentanée des transports collectifs et de la circulation à la suite d’une perturbation banale : une panne, un « accident de personne », la présence inattendue d’individus sur les voies, un phénomène météorologique brutal – forte pluie d’orage, chute de neige abondante, etc.

Les réseaux techniques urbains, de plus en plus sophistiqués, pilotés par la donnée et les algorithmes qui sont censés les optimiser, sont des gisements inépuisables de péripéties de ce type. Il semblerait même que plus l’optimisation progresse, plus la vulnérabilité urbaine est forte, car dès qu’un réseau est perturbé, il devient rapidement inopérant par manque de capacités d’adaptation.

Une vulnérabilité structurelle liée aux inégalités urbaines

Il existe un autre régime de la vulnérabilité, plus « structurel », qui renvoie plus directement à l’organisation sociale. Ainsi, les inégalités, qui caractérisent le système urbain contemporain, et la ségrégation résidentielle des populations démunies, constituent, par exemple, un facteur de vulnérabilité tout à la fois des villes, des sociétés et des individus.

Lorsqu’on aborde cette question, de nombreux exemples de maux qui frappent les citadins les plus pauvres viennent à l’esprit : la malnutrition, qui provoque des pathologies comme l’obésité et le diabète, l’exposition à des pollutions graves des habitations proches des périphériques urbains ou des usines… Un contexte qui renforce le caractère dévastateur de certains événements. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les différentiels de mortalité due au Covid-19 à l’échelle métropolitaine (par exemple, en Seine-Saint-Denis, très touchée actuellement) ou de se souvenir de la géographie sociale de l’impact de l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans.

L’exaspération des contrastes entre l’accumulation des richesses et la diffusion planétaire de la pauvreté contribue à produire de nombreux dysfonctionnements urbains, qui s’expriment sur le terrain social et politique, entretiennent les tensions sociales, voire suscitent des affrontements physiques entre populations ou/et entre ces dernières et les autorités.

Vers une véritable capacité de résilience

Peu ou prou, tous les champs du fonctionnement des villes peuvent être observés sous l’angle de la vulnérabilité, dont ils procèdent et qu’ils expriment et renforcent.

Cela se vérifie aussi en ce qui concerne la production économique, dont la pandémie de Covid-19 a prouvé l’extrême fragilité, alors même que les promoteurs de la métropolisation – synonyme d’un développement sans limite des richesses – clamaient encore, il y a quelques semaines, que le système devrait rester tel qu’il est. La pseudo-théorie du « ruissellement » depuis les centres urbains vers les périphéries avait déjà du plomb dans l’aile depuis la crise de 2008. Désormais, c’est l’idée même de la robustesse de l’économie mondialisée, appuyée sur les « villes-monde », qui prend l’eau.

La chose est manifeste également en matière environnementale. L’urbanisation mondiale, qui a nécessité une extraction forcenée des ressources naturelles et généré des émissions massives de gaz à effet de serre, nous mène à cette crise majeure d’habitabilité de la Terre, dont nous commençons à ressentir les premières manifestations. Les villes vulnérables en seront des creusets, des terrains de concrétisation et, peut-être, il faut l’espérer, des plates-formes d’expérimentation de nouvelles manières de concevoir la cohabitation des êtres humains. On passerait ainsi de la reconnaissance nécessaire de la vulnérabilité à la mise en œuvre d’une véritable capacité de résilience.

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