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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Dans Le Monde, les architectes et l'art de la compromission

CULTURE|CHRONIQUE
Les architectes et l’art de la compromission
Par Michel Guerrin
La descente aux enfers se poursuit pour Le Corbusier (1887-1965). L’architecte suisse devenu français en 1930 était considéré comme le dieu de la modernité des années 1920 et 1930 – grands ensembles rationnels pour les masses et maisons pures, blanches et élégantes pour les riches. Mais au fil des ans et des publications, ce Picasso du béton fut qualifié de réactionnaire, vichyste, fasciste, stalinien, antisémite et pro-Hitler. Ce qui donne un millefeuille nauséabond et un personnage qui, même mort, n’est pas fréquentable. Tout cela figure dans une tribune collective, publiée le 2 avril sur le site du Monde.
Ce portrait a déjà été brossé dans trois livres sortis en 2015 à l’occasion d’une exposition sur Le Corbusier au Centre Pompidou. Le contraste était vertigineux : le musée mettait en lumière un génie des formes ; les livres dénonçaient sa face noire. Entre les deux camps, ce fut rude. Mais la tribune est inédite par le profil des neuf signataires : on y trouve des anti-corbuséens de longue date, mais aussi, c’est une surprise, le cinéaste Jean-Louis Comolli et l’historienne Michelle Perrot, voix du féminisme, du mouvement ouvrier et aussi de l’univers carcéral, un sujet que les « anti-Corbu » associent aux bâtiments du maître.
La tribune demande aussi au ministre de la culture, Franck Riester, de se désengager du projet de musée Le Corbusier, à Poissy (Yvelines). De se retirer de la Fondation Le Corbusier, dans le 16e arrondissement de Paris. Et d’agir pour que soit déboulonnée la statue de l’architecte inaugurée il y a quelques semaines à Poissy. Puisque, selon les signataires, Le Corbusier « ne doit plus bénéficier d’aucun soutien public », ils auraient pu demander que nos écoles d’architecture, financées par l’Etat, suppriment l’artiste des enseignements, que ses bâtiments soient fermés à la visite, que les plaques à son nom soient retirées, et que ses œuvres soient expulsées des musées.
Un joli poncif
Le ministère de la culture nous a fait savoir qu’il ne fera rien de cela et qu’il appartient aux historiens de se prononcer. Pas simple car deux camps s’invectivent. Le Corbusier a voulu travailler pour Philippe Pétain et Benito Mussolini. Oui, mais aussi pour Léon Blum, en 1936. Il écrit des mots louangeurs sur Adolf Hitler, mais aussi d’autres de mépris sur l’Allemagne nazie. Ajoutons qu’il était proche de résistants et de militants communistes, et qu’à sa mort, en 1965, André Malraux prononce son éloge funèbre. Bref rien à voir avec Louis-Ferdinand Céline.
Les auteurs de la tribune savent que pour faire vaciller la statue de l’homme, il faut discréditer son art. Ils jugent donc ses créations totalitaires, qui réduisent les hommes à des termites. Et concluent : « Nous ne contestons à personne le droit d’aimer son travail, mais nous soulignons qu’il s’agit là d’une appréciation subjective. » Joli poncif, qui, tout de même, balaie des centaines de travaux sur l’œuvre et qui survient alors que dix-sept réalisations du maître ont été classées, en 2016, au Patrimoine mondial de l’Unesco. Du reste, sur le point de l’œuvre, Franck Riester nous a confirmé qu’elle a « un caractère exceptionnel ».
Cette tribune ne prend pas en compte la complexité de l’entre-deux-guerres, où l’esthétique moderne (pureté, fonctionnalité, rationalisme) traverse les idéologies et les régimes. Au point qu’aujourd’hui, on peut aller à Côme, en Italie, pour admirer la Casa del Fascio, de l’architecte Giuseppe Terragni, un fleuron de la modernité fasciste des années 1930. Cette tribune, qui vise à juger les attitudes d’un artiste dans le climat d’aujourd’hui, est surtout bien de notre époque. Comme les grands artistes, souvent, ne sont pas des saints, le grand nettoyage, largement au-delà du cas Le Corbusier, ne fait que commencer.
Pour s’y retrouver, il faut lire le livre – un des trois de 2015 – de François Chaslin, dont le titre est déjà merveilleux, Un Corbusier (Seuil), qui ressortira en juin en format poche. Livre magnifique, car nuancé, brillant par sa façon de restituer la complexité du « corbeau ». Chaslin est à la fois très rude et tendre pour l’homme, comme il est rude et admiratif pour l’artiste. Il revient sur la polémique de 2015 dans Rococo, sorti en novembre 2018 aux éditions Non Standard. Ce n’est pas une surprise, Chaslin a refusé de signer la tribune. Les « fatwas » ne sont pas son truc.
La tribune fait aussi l’impasse sur l’art de la compromission des architectes. « L’opportunisme est leur première loi », nous a confié l’historien Jean-Louis Cohen. Il serait instructif d’écrire une histoire de l’architecture à partir du pedigree des commanditaires – ce serait violent. En 2014, l’architecte japonais Shigeru Ban, constatait : « Nous avons un rôle social. Mais, en vérité, nous travaillons surtout pour des gens riches et puissants. »
Prenons Jean Nouvel. L’architecte a réalisé le Louvre Abu Dhabi en 2017, a inauguré, fin mars, un musée au Qatar et il va construire en Arabie saoudite. Le Journal du Dimanche du 24 mars lui a demandé si cela le dérangeait de travailler pour un régime autoritaire comme celui du prince saoudien Mohammed Ben Salman. « Où commence un régime autoritaire ? », a réagi Nouvel. Sans doute avec ce pays ultrareligieux, qui a découpé en morceaux le journaliste Jamal Khashoggi, affectionne la décapitation et la lapidation, et opprime les femmes.
Jean Nouvel ajoute : « Je travaille à l’échelle du siècle, ou des siècles, pour les peuples, pas pour une personne ponctuellement au pouvoir. » Cocasse quand on sait que la famille Saoud est à la tête de l’émirat depuis le XVIIIe siècle et ne semble pas prête à partir. Ne jetons pas la pierre à Nouvel. Ses pairs font souvent comme lui. Constatons juste que les architectes stars du passé avaient un projet politique pour vivre ensemble – totalitaire ou pas. Aujourd’hui, ils livrent de beaux objets muséaux pour des marques, des Etats, des collectivités. C’est toujours politique, mais assez différent.

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