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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Piranhas, Roman : Roberto Saviano touche sa cible sur Le Monde.fr

Roman : Roberto Saviano touche sa cible

L’écrivain italien, auteur de « Gomorra », signe aujourd’hui un premier roman, « Piranhas », qui suit une bande de jeunes criminels napolitains. Percutant.

LE MONDE |

Piranhas (La paranza dei bambini), de Roberto Saviano, traduit de l’italien par Vincent Raynaud, Gallimard, « Du monde entier », 358 p., 22 €.

L’écrivain italien Roberto Saviano pose avant sa rencontre avec le public, le 7 octobre, lors de l’édition 2018 du Monde Festival à l’Opéra Bastille à Paris.

Pas sûr que ce quartier populaire jouxtant le centre-ville de Naples soit mentionné dans les guides de tourisme, à l’exception peut-être de la fresque murale qui en marque l’une des entrées : un immense portrait de san Gennaro – le saint patron de la ville –, à 28 ans, l’âge où il fut supplicié au IVe siècle. Fief historique de la ­Camorra, la mafia locale, aujourd’hui étendue à l’ensemble de la cité parthé­nopéenne et à la Campanie, le quartier se nomme Forcella, la « Fourche ». « Deux branches. On sait d’où on vient mais pas où on arrive, ni même si on y arrive. Une route symbole », écrit l’Italien Roberto ­Saviano dans Piranhas, son premier roman.

Unis par un pacte de sang

L’adolescence se poste pareillement à la croisée des chemins. Des choix irréversibles et le degré d’intensité que l’écrivain insuffle à son récit transforment ceux-là en destins. Chez ce ­conteur-né et documenté qu’est Saviano, l’aiguille du manomètre s’affole. Sous pression, les personnages de Piranhas ne cessent de se déplacer. A pied, en scooter. Hormis d’épisodiques jours d’école et des soirées en famille qui s’amenuisent au fil des mois, ils sont en perpétuel mouvement. A la tête de leur bande, le charismatique Nicolas, alias Maharaja, mû par l’urgence de vivre. A la fois impatient et stratège, ce fil aîné de petits-bourgeois a tiré des enseignements du Prince, de Machiavel (1532). Sa philosophie personnelle se conclut ainsi : le monde se divise en « baiseurs » et « baisés ». Unis par un pacte de sang, ses amis le suivront dans une ascension dont le point de départ est ­Forcella. Il y a Dentino, à la dentition ébréchée, Tucano (« Toucan »), Lollipop, Drone, Oiseau mou, Jveuxdire. Et Biscottino, le plus jeune d’entre tous, qui, à 10 ans, tuera un boss de la pègre et sniffera un rail de cocaïne pour fêter l’événement. Car l’enclave est une place à prendre, depuis que le chef de zone régentant les « places de deal » croupit en prison.

Chaque génération connaît cette forme d’ambition sociale et territoriale, affirmée par quelques-uns. Elle fait dire à Rastignac, le jeune loup balzacien, contemplant Paris depuis les hauteurs du Père-Lachaise : « A nous deux maintenant ! » Tel un défi lancé à la ville. Rastignac a 22 ans. Il finira ministre. Nicolas le Napolitain en a 15. Il finira Dieu sait où.

Lui et ses affidés font les petites mains et fomentent de gros coups. Des braquages, de périlleuses offres de service à l’une ou l’autre des « familles du Système » parmi lesquelles il faut louvoyer et chercher à s’imposer. Premier échelon ? Etre admis dans le carré VIP d’un club huppé où voisinent chanteurs, politiciens, footballeurs et mafieux. La boîte surplombe la baie de Naples. Au loin, quelques yachts et l’horizon d’une économie mondialisée. Sans plus d’entraves.

Ces adolescents savent ce qui les attend, « car dès leur naissance aucun adulte n’avait jamais cru qu’il pût y avoir des vérités, des faits ou des comportements qu’ils devaient ignorer. A Naples, on ne grandit pas : on naît dans la réalité et on la découvre peu à peu ». Par le trafic de drogue et l’extorsion, l’argent mal acquis entre vite dans les caisses. « Beaucoup d’argent. » Saviano constate le paradoxe de ces jeunes criminels, dont l’itinéraire se poursuit dans un second tome (« Baiser féroce », déjà paru en Italie) : « Ils pensaient être plus sages, plus adultes et se sentaient plus hommes que leurs pères. »

Une Camorra 2.0 familière des réseaux sociaux

Dévastée par les bombardements durant la seconde guerre mondiale, par un tremblement de terre, en 1980, à la suite duquel se sont multipliés constructions immobilières et actes de corruption, Naples l’est aujourd’hui par la pègre. L’avatar le plus mortifère de celle-ci sont ces « baby-gangs », paranze dei bambini en italien ; une Camorra 2.0 familière des réseaux sociaux, qui dispose d’une culture de ralliement issue du réalisme dans lequel s’inscrit Piranhas : des films tels Le Maître de la Camorra, de Giuseppe Tornatore (1986) ; Donnie Brasco, de Mike Newell (1997), où ils admirent Lefty, l’exécutant d’une grande famille de la mafia new-yorkaise ; Scarface, de Brian de Palma (1984) ; la série américaine Breaking Bad (2008-2013) et… Gomorra, du même Saviano. Phénomène culturel mondial, le livre-enquête que ce natif de Naples a publié à 26 ans (Gallimard, 2007) s’est vendu à 10 millions d’exemplaires et a donné naissance à un film du cinéaste Matteo Garrone (2008) et à une série télévisée (depuis 2014).

Pour ce qui concerne Saviano, l’expression « la rançon du succès » n’est guère galvaudée. Depuis la parution de Gomorra et les menaces de mort proférées par la mafia, le journaliste d’investigation vit dans la clandestinité, sous protection policière. Par la réussite littéraire qu’il constitue, grâce à sa diversité de focales et de vitesses de narration, Piranhas démontre en creux une chose : la plume de Roberto ­Saviano, quoi qu’il lui en coûte, n’est pas délébile.

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