Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Pierre Mansat et les Alternatives

Luttes émancipatrices,recherche du forum politico/social pour des alternatives,luttes urbaines #Droit à la Ville", #Paris #GrandParis,enjeux de la métropolisation,accès aux Archives publiques par Pierre Mansat,auteur‼️Ma vie rouge. Meutre au Grand Paris‼️[PUG]Association Josette & Maurice #Audin>bénevole Secours Populaire>Comité Laghouat-France>#Mumia #INTA

La formidable série du Monde sur Alain Delon/ Plein soleil

« Plein Soleil », naissance d’une étoile

Par Samuel Blumenfeld

Récit
Réservé à nos abonnés
Publié le 22 Juillet 2018
 

Alain Delon en six films cultes (1/6) Tourné en Italie, en 1959, le film de René Clément est le long métrage où l’acteur de 23 ans, peu connu jusqu’alors, devient une icône. Il irradie de beauté. La beauté du diable.

 

Avant d’entrer, le soir du 7 juillet 1959, dans l’appartement de René Clément, rue Henri-Martin à Paris, pour discuter de Plein soleil, le nouveau film du réalisateur de La Bataille du rail et de Jeux interdits, Alain Delon sait qu’il n’est encore rien.

Il a un visage, certes. Scruté par tous. Déjà admiré. Mais cet acteur de 23 ans se trouve encore en quête d’une postérité que ne sauraient lui offrir les cinq premiers films, « négligeables » selon lui, qu’il a tournés : Quand la femme s’en mêle (1957), d’Yves Allégret, Sois belle et tais-toi (1958), de Marc Allégret, Christine (1958), de Pierre Gaspard-Huit,Faibles femmes (1958) et Le Chemin des écoliers(1959), de Michel Boisrond.

Ce n’est presque rien, mais suffisant pour lui accoler l’étiquette de jeune premier, qui l’étouffe. Delon la trouve réductrice. Elle l’enferme dans une case qui ne correspond pas à l’acteur qu’il entend devenir. On met en avant son physique, comme s’il n’avait rien d’autre à proposer, n’avait aucun vécu.

Tellement plus à offrir

Lui sait aussi d’où il vient. D’une banlieue indécise, plutôt bourgeoise, à Sceaux, où il est né en 1935. Et d’une autre, plus populaire, à Fresnes, où son père et sa mère l’ont placé, plus tard, chez des parents nourriciers qui habitent un petit pavillon près de la prison. Il y a ensuite l’Indochine, engagé volontaire à 17 ans en 1953. Le très jeune homme tient à découvrir le monde, ce qui tombe très bien, car sa mère ne veut plus le voir.

Du territoire quelconque dont il s’est extrait, Delon ne peut qu’apprécier sa célébrité naissante. Même si celle-ci ne contient aucune promesse d’avenir :« Voir des gens qui chuchotent dans votre dos :Voilà le nouveau James Dean…, c’est quand même troublant, excitant, reconnaît-il, quand on vient de traîner son short en Indochine et qu’on a connu les cancrelats du cachot militaire. »

Il est convaincu qu’il a tellement plus à offrir… Du reste, ce visage, le regarde-t-on avec l’acuité nécessaire ? Comme s’il avait deviné que sa perfection le handicapait, Delon s’en remet au hasard, ou plutôt aux circonstances, pour altérer son visage, lui ajouter ce petit défaut qui va le rendre unique, et non plus seulement beau.

Une cicatrice sous le menton

A la manière de Brando en son temps, dont le nez s’est trouvé cassé lors d’un entraînement de boxe, en marge des répétitions, à Broadway, de la pièce de Tennessee Williams, Un tramway nommé désir, Delon arbore, après un accident de voiture survenu durant le tournage de Sois belle et tais-toi, une cicatrice sous le menton. « Prête-moi ta voiture »,exige Delon au dialoguiste du film, Pascal Jardin.« Je n’ai pas le droit », répond ce dernier. Delon surenchérit, avec cette autorité qu’on ne lui soupçonne pas encore : « On s’en fout. » La quatre-chevaux effectue cinq tonneaux sous le tunnel du pont de Saint-Cloud.

Davantage que le véhicule parti en fumée, c’est le regard de Delon qui frappe Pascal Jardin : « Il me regarde, écrit ce dernier dans Guerre après guerre(Grasset & Fasquelle, 1973), de ses yeux métalliques aux reflets d’alliage suédois, qui me font penser au Musée de l’Inquisition de Ratisbonne, et aussi au supplicié des catacombes de Palerme, dont on vida le corps de son sang pour le remplacer par du mercure. C’est un regard doux et meurtrier. »

« Plein Soleil », de René Clément en 1960. Avec Marie Laforêt et Alain Delon.

« Plein Soleil », de René Clément en 1960. Avec Marie Laforêt et Alain Delon. PARI FILMS / PROD DB

Pour peu qu’on y prête attention, cette cicatrice, une fois repérée, envahit le cadre, vampirise la figure de l’acteur, obsède le spectateur. Elle devient cette marque étrange, raturant un visage par ailleurs parfait. Le signe d’un pedigree hors du commun. La différence qui, déjà, différencie Delon des autres acteurs.

Au moment de pousser la porte de l’appartement de René Clément, Delon est conscient de son pouvoir : ce regard doux et meurtrier, comme l’a écrit Pascal Jardin, dont l’acteur est fermement décidé à exploiter les possibles à l’écran. La lecture du scénario – une adaptation du roman policierMonsieur Ripley (1955), de l’Américaine Patricia Highsmith – l’a convaincu qu’il n’est pas fait pour le rôle qu’on lui destine.

Le personnage de Philippe Greenleaf, un bourgeois insouciant, qui profite de la dolce vita romaine et dilapide sa fortune de famille, ce n’est pas Delon. Alors, quand il pousse la porte, ce n’est pas seulement pour refuser ce rôle. C’est pour en négocier un autre. Le rôle principal du film en l’occurrence, celui de Tom Ripley, un ami d’enfance de Philippe Greenleaf, envoyé en Italie par le père de ce dernier pour le convaincre de retourner à San Francisco et qui, plutôt que d’exécuter sa mission, décide d’exécuter son compagnon et d’endosser son identité. Un personnage taillé sur mesure pour l’éphèbe discrètement balafré, pour l’acteur conscient de sa beauté du diable. Ce sera donc Ripley ou rien.

Un rôle destiné à Jacques Charrier

Ce soir du 7 juillet, les hôtes de René Clément sont disposés dans la salle de séjour à la manière de pions sur un échiquier. Cette mise en scène vise à intimider Delon, à le jauger, le juger, le placer dans un étau pour emporter sa décision. Il est assis à une table sur laquelle est posé le scénario de Plein soleil.

René Clément, 46 ans et deux Oscars à Hollywood, s’assoit à sa droite. C’est un homme à la crinière d’argent et à l’allure martiale, d’une élégance froide, et, comme toujours, tiré à quatre épingles. Beau, certes, mais dépourvu de la moindre séduction. En face, Robert et Raymond Hakim, les producteurs du film. Tout au fond de la pièce, loin des protagonistes, l’épouse et éminence grise du réalisateur, Bella Clément. Elle est sensiblement plus âgée que son époux, avec un physique beaucoup plus ingrat. Federico Fellini s’amusait de constater combien sa laideur contredisait son prénom.

A ce moment, le rôle de Ripley est destiné à Jacques Charrier. Ce beau jeune homme de 23 ans a plusieurs cartes en main. Il vient de s’imposer dans le film Les Tricheurs, de Marcel Carné, et dansLes Dragueurs, de Jean-Pierre Mocky. Son mariage avec Brigitte Bardot lui apporte une aura supplémentaire. Du reste, Robert Hakim lance immédiatement à Delon, pour couper court à tout débat, si tant est qu’il puisse y en avoir un : « Nous sommes heureux de vous confirmer que nous vous proposons le rôle de Philippe. » L’acteur jette un froid en répondant : « Je suis désolé, mais je n’en veux pas. » Il argumente pied à pied, explique combien ce choix est une erreur. Il ne peut incarner un fils de milliardaire, un enfant gâté, un héritier indolent pour lequel la vie est une fête.

« Rrrené chérri, le petit a rrraison »

Delon ne s’arrête pas là. Le voyou Ripley, argumente-t-il, c’est lui. Les frères Hakim se mettent à hurler : « Comment ! Vous osez ! Vous n’êtes qu’un petit con ! Vous devriez payer pour le faire ! » Delon reste inflexible : « Je n’en ai rien à foutre ! Je ne veux pas le faire et je ne le ferai pas ! »

Vers deux heures du matin, dans une ambiance lourde, et alors que les protagonistes sont épuisés, s’installe un long silence. Soudain rompu par Bella Clément. Son accent russe étire certaines consonnes, les « r » en particulier, avec une maladresse qui rend pittoresque son autorité sans pour autant l’éroder : « Rrrené chérri, le petit a rrraison. » Au fond de la pièce, elle semblait hors jeu. Il faut se méfier des images. Son influence auprès de son mari est certaine. Mieux que ça, son avis a souvent valeur d’ordre. Jusqu’à 4 heures du matin, elle explique à son « Rrrené chérri » pourquoi le petit a raison. Au bout de la plus longue nuit de son existence, Delon vient de signer son acte de naissance.

Delon deviendra ce jeune homme capable de sacrifier la vie d’un autre pour vivre quelques minutes de rêve éveillé, jamais aussi innocent qu’au moment où il commet son crime.

Les frères Allégret avaient expliqué à Delon à ses débuts : « Reste toi-même. Ne force pas. Marche, respire, souris comme tu l’entends. Tu es bien comme ça. » Sa spontanéité est l’atout de choix de l’acteur. Pourtant, plus que son naturel, ce sont les virtualités troublantes de Delon qui frappent le réalisateur de Plein soleil et le poussent à accepter ses exigences.

Il pressent tout un monde en lui, qu’il va se charger de faire émerger. Car tout ce monde colle à la complexité du personnage de Plein soleil, qui est aussi une façon de poser les termes de l’équation Delon, confie René Clément : « Le personnage dePlein soleil n’est pas facile à interpréter. L’innocence criminelle existe-t-elle ? Delon doit, dans le crime, préserver cette pureté qui ne se juge pas, parce qu’elle relève d’une psychologie qui nous échappe en échappant à la norme de l’humanité. » Delon deviendra ce jeune homme capable de sacrifier la vie d’un autre pour vivre quelques minutes de rêve éveillé, jamais aussi innocent qu’au moment où il commet son crime.

Le tournage de Plein soleil débute le 3 août 1959 en Italie, dans la province de Naples, à Ischia et à Rome. Delon a donc 23 ans. Ses partenaires sont Marie Laforêt, qui en a 19, dont c’est le premier rôle au cinéma et qui n’est pas encore la chanteuse qu’elle deviendra. A 32 ans, Maurice Ronet hérite du rôle de Philippe Greenleaf. Il faut cette jeunesse pour incarner l’oisiveté, l’insouciance et la liberté d’une époque. Au même moment, Fellini met en scène, lui aussi à Rome, avec La Dolce Vita, le même bonheur innocent que René Clément capte presque à son insu.

Les yeux bleus de Delon et les yeux verts de Marie Laforêt

A son insu parce que, en 1959, le réalisateur français passe pour un homme et un cinéaste d’une autre époque. Il est devenu l’un des emblèmes d’une « qualité française » au cinéma, brocardée par François Truffaut dans son fameux – et désormais très daté – article, paru en 1954 dans Les Cahiers du Cinéma, « Une certaine tendance du cinéma français ».

Et si la tendance est certaine, elle n’est pas à l’avantage de René Clément. Surtout durant l’année 1959. Le même été, Jean-Luc Godard tourne à Paris son premier film, A bout de souffle, avec Jean-Paul Belmondo et Jean Seberg, film étendard de la Nouvelle Vague. Les Quatre Cents Coups, de François Truffaut, vient de sortir en salles après avoir bouleversé le Festival de Cannes, tout commeLes Cousins, de Claude Chabrol, qui a triomphé au Festival de Berlin. Autant dire que c’est avec un esprit de compétition que René Clément affronte ce mouvement, en se nourrissant de l’air du temps, pour réaliser le film d’une époque.

« Plein Soleil », de René Clément en 1960. Avec Maurice Ronet et Alain Delon

« Plein Soleil », de René Clément en 1960. Avec Maurice Ronet et Alain Delon PARITALIA-TITANUS / PROD DB

Film impur et métissé, Plein soleil se situe au carrefour de deux esthétiques qui lui donnent sa force et définissent sa singularité. Un film entre deux chaises, en quelque sorte. D’un côté, il y a la Nouvelle Vague : René Clément coécrit son film avec Paul Gégauff, le scénariste des Cousins, de Chabrol, et il fait appel au chef opérateur Henri Decaë, qui vient d’assurer la photographie desQuatre Cents Coups. Mais il y a aussi, dans Plein soleil, l’esthétique du Swinging London naissant, sa culture pop et insouciante.

Le film est en couleurs – des couleurs lumineuses même, qui révèlent les yeux bleus de Delon et les yeux verts de Marie Laforêt –, à la différence des premiers opus de Truffaut, de Godard et de Chabrol. Et puis, c’est Maurice Binder qui conçoit le générique pop du film, deux ans avant de se voir confier celui de James Bond contre Dr No. Enfin, comme Truffaut avec Jean-Pierre Léaud, Godard avec Belmondo, Chabrol avec Brialy, René Clément se découvre avec Alain Delon un alter ego à l’écran. Un choix si marqué que l’acteur deviendra ensuite la star de ce qu’il désigne avec affection le« cinéma de papa » : René Clément, Julien Duvivier, Henri Verneuil, Jean Gabin. Des choix antithétiques avec ceux de la Nouvelle Vague.

Un tournage très difficile

Sur le plateau de Plein soleil, dans un tournage rendu très difficile en raison des nombreuses scènes en bateau – la mer, par sa versatilité, a toujours été une ennemie des cinéastes –, Delon bénéficie des égards dévolus à un jeune prince.

« Le seul domaine où Clément n’était pas tendu, se souvient Dominique Delouche qui était l’assistant du réalisateur sur Plein soleil, c’était sa direction d’acteurs. Il était subjugué par Alain Delon, un effet amplifié par la séduction exercée par ce dernier sur Bella Clément. Il était devenu l’enfant adopté. Delon incarne le jeune homme qu’aurait souhaité être Clément. Cela me faisait penser au rapport de Stendhal à ses jeunes héros, détenteurs d’une séduction que leur auteur n’avait pas possédée. Clément a mis cela chez Delon. »

La relation de maître à élève s’impose avec évidence. Delon sait ce qu’il lui manque : un apprentissage sérieux du métier et ce temps de réflexion qui permet de se mesurer avec ce que l’on attend de vous. Clément manifeste une conscience aiguë de ce qu’il peut apporter à ce diamant brut.« C’était très touchant, ajoute Dominique Delouche,de voir comment Delon acceptait de devenir le disciple, avec une telle humilité. Clément lui expliquait les choses le matin, en silence. Delon était émerveillé par la manière dont le metteur en scène lui expliquait son rôle. Souvent, au cinéma, on évite d’en dire trop au comédien, il faut laisser à l’acteur l’idée qu’il se fait du rôle, sinon tout se défait. Or, ici, tout se fait. »

La place privilégiée de Delon, son statut d’enfant prodige, place mécaniquement en porte-à-faux son partenaire Maurice Ronet. Cette mise à l’écart ne va pas de soi. Ne serait-ce que parce que l’acteur, qui formait, deux ans plus tôt, avec Jeanne Moreau le couple maudit d’Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, remplit alors l’écran, par son charme et son détachement, comme aucun autre acteur français. C’était avant Delon. Ronet est tué par son partenaire dans Plein soleil. Mais il apparaît surtout comme un roi expulsé par le prétendant – plus jeune, plus beau, plus insolent. Un coup d’Etat effectué en douceur, sans que l’amitié entre les deux hommes s’en ressente – ils tourneront encore trois fois ensemble, dans Les Centurions (1966), La Piscine (1969) et Mort d’un pourri (1977).

La rage de l’affranchi

Maurice Ronet est fils de comédiens, issu du sérail donc, connu pour le détachement avec lequel il envisage sa carrière. Delon vient de nulle part, ancien commis charcutier, ancien soldat, il se trouve sommé de façonner son destin, quand son partenaire peut s’offrir le luxe de s’en remettre au cours des choses – c’est aussi le profil des deux personnages de Plein soleil. Lors du tournage, Delon évite de sortir le soir. Concentré, discipliné, il gère ses efforts, quand le dandy Ronet profite à plein des douceurs des nuits romaines et napolitaines.

En 1960, Alain Delon interprète Tom Ripley dans « Plein soleil », de René Clément.

En 1960, Alain Delon interprète Tom Ripley dans « Plein soleil », de René Clément. PARIS FILM-PARITALIA-TITANUS / PROD DB

Cette dynamique joue de façon intense dans Plein soleil. Jeune homme emprunté et de modeste extraction, humilié par ce fils de milliardaire arrogant, Tom Ripley ne se contente pas de l’assassiner, puis d’endosser son identité et de lui voler sa petite amie. Il l’efface des mémoires et des consciences. « On ne tient pas son couteau comme ça », explique dans le film un Ronet condescendant à un Delon humilié. Quand ce dernier lui enfonce plus tard son poignard, c’est avec la rage de l’affranchi.

Le sort réservé à Marie Laforêt, dans le rôle de Marge, la petite amie de Philippe Greenleaf qui succombe à la tentation de Tom Ripley, est beaucoup moins enviable. Le fonctionnement de cour installé par René Clément sur son plateau l’explique en partie. Il y a la table du commandant, avec le réalisateur, son épouse, Delon et Ronet. Tout au bout, donc éloignée et à l’abri des regards, il y a Marie Laforêt. Delon et Ronet l’appellent « la pucelle ». « Ils l’ont prise pour une starlette, se souvient Dominique Delouche. C’était au premier qui allait se l’envoyer. Elle, issue de la grande bourgeoisie du 16e arrondissement, élevée dans un institut catholique, les a tout de suite jetés. » Ce que l’actrice confirmera plus tard, sans diplomatie :« Alain Delon me prenait pour une conne, le fait que je joue une poufiasse n’arrangeait rien à l’affaire. »

Une star ambiguë et délicieusement complexe

René Clément est un cinéaste exigeant, un technicien avec le sens de la hiérarchie, qui envisage un tournage à la manière d’une suite de problèmes à résoudre et dont il a la clé. Pourtant, le défi le plus imposant posé par le film, une fois le couteau de Ripley planté dans le cœur de Philippe Greenleaf, au milieu d’une partie de cartes sur son bateau, provoquant une tempête, un affolement des éléments, comme si la nature réagissait de manière pulsionnelle au tabou du meurtre, ne doit rien à un quelconque raisonnement mathématique.

« La mer s’est fortement creusée, racontait René Clément, le vent a fraîchi d’un coup. On a filmé en une matinée ce qui nous aurait normalement demandé une semaine de travail. Decaë était à cheval sur l’étrave de la chaloupe, qui faisait des bonds de plus de deux mètres sur les vagues, essayant de fixer ce bateau qui arrivait droit sur nous, et nous nous demandions si Alain saurait éviter la dérive. » Lorsque le beaupré frappe Delon sur la tête, il manque de mourir. S’il avait reçu ce coup sur la tempe… C’est comme si ce déchaînement des éléments, inespéré pour Clément, presque fatal à Delon, devait tout à la force de conviction de l’acteur.

Plein soleil sort en salles le 10 mars 1960 et obtient, avec 2 400 000 entrées, le succès escompté. Delon assied son statut de star. Une star ambiguë et délicieusement complexe. La scène la plus sexuellement incarnée de Plein soleilmontre Delon au moment où il envisage de prendre l’identité de Maurice Ronet.

Il revêt le blazer à rayures, la chemise blanche, les mocassins du même ton et le pantalon moulant de son ami. A ce moment précis, Delon ouvre un abîme. Il se pince les lèvres, se mire en narcisse maléfique, susurre des mots salaces en face de cette glace panoramique. Ronet apparaît alors, cravache à la main, le visage à la fois défait et interrogateur devant le théâtre de son compagnon auquel il intime l’ordre de retirer ses habits. Delon répond par cet air en partie insolent, en partie soumis. Un regard de sphinx. Ce garçon lumineux aux idées noires, impossible de le lâcher des yeux. Luchino Visconti, qui l’attend pour le tournage deRocco et ses frères, l’a tout de suite compris. Delon, lui, n’a pas fini de hanter son époque.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article