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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

L'affaire Audin dans l'histoire par Alain Ruscio 2/

L’assassin : les deux hypothèses

Longtemps, notamment après l’enquête minutieuse de Pierre Vidal-Naquet, une thèse a été exposée : « Le lieutenant C. [Charbonnier], ne parvenant pas à tirer de Maurice Audin les renseignements qu’il souhaitait obtenir, a une crise de fureur ; il bondit à la gorge de Maurice Audin et l’étrangle [19]. » Durant quarante ans, cette thèse fut acceptée comme une évidence par le comité et, d’une façon plus générale, par tous ceux qui s’étaient intéressés à l’affaire (on a vu que Josette Audin l’avait reprise lors du procès intenté à son mari). Au point qu’il se murmura que le général de Gaulle en personne avait émis le désir de voir infliger à Charbonnier une « lourde peine de travaux forcés [20] ».

Quarante-trois ans après le crime, de nouveaux éléments apparaissent. Le 24 juillet 2000, Michel Charbonnier, fils du principal accusé, écrit une lettre à l’hebdomadaire Marianne. Il disculpe son père qui, prétend-il, avait été éloigné avant le drame [21]. Puis, dans un entretien accordé à Florence Beaugé, le vieux général Aussaresses confirme : « La seule chose que je peux vous dire, c’est que ce n’était pas Charbonnier. Il n’était pas dans le secteur à ce moment-là [22]. » Certes, Aussaresses, l’ancien chef des commandos de tueurs ne peut être cru sur parole, certes, il est l’antipathie faite homme. Mais pourquoi mentirait-il, à la fin de son existence, sur l’identité de l’assassin ? Quel intérêt sordide y trouverait-il ?

Dix années passent encore. Nathalie Funès, une journaliste du Nouvel Observateur [23] effectuant une enquête historique sur le camp de Lodi (où furent internés des centaines de pieds-noirs favorables à l’indépendance, dont beaucoup de communistes), découvre un texte écrit de la main du colonel Yves Godard, ancien de la bataille d’Alger (il y était chargé du renseignement), mais aussi plus tard activiste de l’OAS. Décédé en 1975, Godard avait déposé ses archives à la Hoover Institution de l’université Stanford, en Californie, probablement pour ne pas faire de don, même posthume, à une France qui à ses yeux avait trahi son idéal d’Algérie française. Document important, car l’ancien officier, furieux de l’hypocrisie des responsables politiques et militaires de l’époque, y a écrit que ses supérieurs étaient évidemment informés – et donc complices : « J’ai moi-même affirmé à Guillaumat [alors ministre de la Défense dans le cabinet Debré], en décembre 1959, que Charbonnier n’était pas le meurtrier d’Audin. C’est vrai. » Il avance alors un nom : « L’agent d’exécution étant le propre aide de camp du général Massu, le sous-lieutenant Garcet de l’INF [Infanterie] coloniale, assisté du commandant Aussaresses. » C’est la première fois à notre connaissance que ce nom, Gérard Garcet, apparaît. Ancien résistant, élève officier à Saint-Cyr, ancien du bataillon français de Corée), il avait des convictions anticommunistes fortes, qui le menèrent lui aussi, ensuite, dans les rangs de l’OAS. Après la mort en 2013 du général Aussaresses — à quatre-vingt-quinze ans : il aura donc vécu soixante-dix ans de plus que Maurice Audin… — paraît un livre d’entretiens avec un journaliste, Jean-Charles Deniau [24]. Il y lâche : « Eh bien oui, on a tué Audin. Voilà ! » Et Massu était « dans le coup » : c’est lui qui aurait — implicitement, selon son habitude — laissé entendre à Aussaresses que le moment était venu de se débarrasser d’Audin.

La version Godard-Aussaresses chargeant Garcet peut paraître suspecte, chacun pouvant, par calcul politicien et revanchard, distiller quelques éléments de vérité au milieu de calomnies invérifiables. Mais, affirme l’historienne Sylvie Thénault, « qu’il ait été étranglé par l’un de ses tortionnaires, exécuté par un commando spécialisé ou qu’il soit décédé sous la torture, Audin est l’une des victimes de la torture et du système répressif mis en place à Alger en 1957. La responsabilité de l’État, à travers celle de l’armée, est engagée [25] ».

Les assassins d’Audin et leurs complices pensaient peut-être qu’avec les années et la disparition, hélas, de certains acteurs-témoins de premier ordre (Laurent Schwartz est décédé le 4 juillet 2002, Pierre Vidal-Naquet le 29 juillet 2006), Maurice Audin entrerait peu à peu dans l’anonymat. Il n’en fut rien. La mémoire algérienne n’a pas oublié ce héros. Une place, au cœur d’Alger, lui rend hommage. La promotion 2005 de l’École nationale d’administration d’Alger porte également son nom. En France, comme il était naturel, diverses municipalités communistes (Saint-Denis, Bobigny, Le Blanc-Mesnil…) ont baptisé des rues ou des places de son nom. À Paris, le 26 mai 2004, le maire socialiste, Bertrand Delanoë, a également inauguré une place Maurice-Audin, en présence de Josette Audin, de Pierre Vidal-Naquet et d’Henri Alleg. L’avènement de la gauche socialiste au pouvoir, en 2012, amena quelques changements dans le domaine de la politique mémorielle. Josette Audin, infatigable, reprit sa plume pour écrire au nouveau président [26], lui demandant de profiter d’un voyage programmé à Alger pour prononcer une « condamnation ferme de la torture et des exécutions sommaires commises par la France pendant la guerre d’Algérie ». Pour la première fois depuis la disparition du militant, une voix officielle lui répondit. Le président Hollande affirma que l’État français devait « faire face à ses responsabilités et au devoir qui lui incombe » envers la famille Audin, mais aussi devant l’« ensemble des Français ». Ce même président, lors de son voyage en Algérie, fit un geste symbolique, demandant à faire une étape sur la place Maurice-Audin, le 20 décembre 2012.

En mai 2017, diverses personnalités écrivirent au président nouvellement élu, Emmanuel Macron, l’enjoignant de mettre ses actes en accord avec ses paroles (il avait promis lors de la campagne un « geste fort » sur les questions mémorielles liées à la guerre d’Algérie). Le président a effectivement téléphoné personnellement à Josette Audin, le 11 juin 2017 [27]. Une année plus tard — et ce long délai montre qu’il s’est agi d’une position mûrement réfléchie —, le 13 septembre 2018, le président Macron a fait connaître une déclaration [28], qu’il a doublée d’un geste symbolique, une visite à la veuve et aux enfants du militant assassiné. Que disait le texte présidentiel ? Que l’« évasion » d’Audin était « manifestement une mise en scène visant à camoufler sa mort », qu’on avait le « certitude » qu’il avait été auparavant « torturé ». Mais le texte dépassait le cas, déjà suffisamment terrible, de Maurice Audin. Il dénonçait un « système, dont les gouvernements successifs ont permis le développement […], appelé “arrestation-détention” à l’époque même, qui autoris[ait] les forces de l’ordre à arrêter, détenir et interroger tout “suspect” dans l’objectif d’une lutte plus efficace contre l’adversaire ». Mais qui était responsable de ce « système » ? Dans un paragraphe suivant, les « gouvernements successifs » étaient directement mis en cause, quoiqu’avec une formule minimale : ils auraient échoué « à prévenir et à punir le recours à la torture ». La déclaration s’achevait sur un appel à poursuivre le travail historique, poursuite facilitée par la « libre consultation tous les fonds d’archives de l’État qui concernent ce sujet » et le recours à de nouveaux témoignages.

Ce geste fort fut reçu avec une grande satisfaction, évidemment avant tout par Josette Audin – quatre-vingt-sept ans en 2018 – et ses enfants, ainsi que par tous ceux, nombreux, qui avaient œuvré, certains depuis 1957, pour aboutir à cette déclaration. Mais aussi par la communauté des historiens : ce que la recherche avait établi depuis fort longtemps était désormais sanctionné par un acte fort, reconnaissant la responsabilité de l’État, et non plus de quelques individus violents, écrivit l’historienne Sylvie Thénault, qui avait accompagné la famille dans les ultimes démarches [29]. Sa collègue Raphaëlle Branche enchaînant : « Il ne sera plus possible de nier le caractère systématique de la torture en Algérie [30]. »

« Système »… Ce mot dut rappeler aux anciens opposants à la guerre d’Algérie une formule sartrienne : « Le colonialisme est un système [31]. » Après la déclaration d’Emmanuel Macron, nul ne peut nier désormais que la torture fut un système…

Alain Ruscio


[1] René DE POSTEL, « Mon assistant, Maurice Audin », Les Lettres françaises, 19 décembre 1957.

[2] Michèle AUDIN, Une vie brève, L’Arbalète/Gallimard, Paris, 2013.

[3] Henri ALLEG, La Question, éditions de Minuit, 1958.

[4] Titre de l’éditorial (non signé) des Lettres françaises, 29 mai 1958.

[5] Pierre BRANA et Joëlle DUSSEAU, Robert Lacoste (1898-1989). De la Dordogne à l’Algérie, un socialiste devant l’histoire, L’Harmattan/Fondation Jean Jaurès/OURS, Paris, 2010.

[6] Josette AUDIN, « Lettre à Me Maurice Garçon », L’Humanité, 26 septembre 1957 ; numéro spécial, France nouvelle, 2 décembre 1959.

[7] L’« affaire Audin » avait précédé de peu, on l’a vu, l’« affaire Alleg ».

[8] Gérard BOËLDIEU, « À l’origine du comité Audin : Jean-Fernand Cahen », in Raphaëlle BRANCHE et Sylvie THENAULT (dir.), La France en guerre, 1954-1952. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, op. cit.

[9] Devenu ensuite professeur de littérature française, spécialiste de Stendhal.

[10] Plus tard « découvreur » du virus du sida, prix Nobel de médecine 1983.

[11] Pauline SCHMITT PANTEL, « Pierre Vidal-Naquet, historien engagé. Autour de L’Affaire Audin », Anabases. Traditions et réceptions de l’Antiquité, n° 15, 2012.

[12] Une autre exception était Gilberte Alleg, mais c’est plus comme épouse et témoin que comme militante communiste qu’elle avait été invitée.

[13] Travail d’histoire entièrement confirmé par la suite, à l’exception des circonstances de l’assassinat.

[14] Voir : Christian BUONO, Témoignage d’une babouche noire (École de guerre 1954-1966), Nouvelle édition Pleine Plume, Paris, 1989.

[15] Voir son ouvrage de réflexions et autobiographique : René-William THORP, Vues sur la justice, Fayard, Paris, 1962.

[16] Madeleine RIFFAUD, « Un grand procès s’ouvre ce matin à Alger », L’Humanité, 13 juin 1960.

[17] Détails d’après les comptes rendus de Madeleine RIFFAUD dans L’Humanité, 13 juin (loc. cit.), puis : « Huis clos au procès d’Alger », 14 juin ; « Lourdes peines au procès d’Alger », 16 juin ; et, dans Le Monde, de Jean-Marc THEOLLEYRE, « Tumulte au procès du Parti communiste algérien », 14 juin ; « Le tribunal rejette en audience publique une demande de levée de huis clos déposée par la défense », 15 juin.

[18] À l’exception de Constant Tiffou, qui s’était désolidarisé su PCA (« Un accusé brise la consigne du silence », Paris-Presse, 15 juin 1960) ; il sera acquitté.

[19] « Maurice Audin aurait été étranglé au cours d’un interrogatoire au centre de tri d’El-Biar », Le Monde, 4 décembre 1959. Cet article, qui rendait compte d’un communiqué du Comité Maurice Audin, précisait que ce dernier avait cité les noms, et non les initiales.

[20] Propos prononcés devant le garde des Sceaux Edmond Michelet, répétés ensuite à Robert Barrat (voir Pierre VIDAL-NAQUET, « Disparition », in L’Affaire Audin, réédition, Minuit, Paris, 1978).

[21] Michel CHARBONNIER, « Non, mon père n’était pas un bourreau », Marianne, 24 juillet 2000.

[22] Paul AUSSARESSES, Le Monde, 23 novembre 2000.

[23] Nathalie FUNES, « Guerre d’Algérie : révélations sur l’affaire Audin », Le Nouvel Observateur, 1er mars, puis 22 mars 2012.

[24] Jean-Charles DENIAU, La Vérité sur l’Affaire Maurice Audin, Éditions des Équateurs, Sainte-Marguerite-sur-Mer, 2014.

[25] Sylvie THENAULT, « La disparition de Maurice Audin. Les historiens à l’épreuve d’une enquête impossible (1957-2014) », Histoire@Politique. Politique, culture, société, n° 31, janvier-février 2017.

[26] Elle avait également, précédemment, écrit au président Sarkozy, mais n’avait jamais reçu de réponse. Sarkozy proposa en revanche à Michèle Audin de lui attribuer la Légion d’honneur (par compensation ?). Proposition évidemment rejetée.

[27] Josette AUDIN, entretien avec l’auteur, 11 juin 2017.

[28] « Déclaration du président de la République a propos de l’affaire Maurice Audin », Histoire coloniale et postcoloniale, 13 septembre 2018, <frama.link/VKudkH_V> .

[29] Sylvie THENAULT, « La reconnaissance des responsabilités de l’État, enfin ! », Le Monde, 14 septembre 2018.

[30] Titre de son interview, Le Monde, 14 septembre 2018.

[31] Jean-Paul SARTRE, « Discours », Paris, Salle Wagram, 27 janvier 1956 (repris sous le titre « Le colonialisme est un système », Les Temps modernes, mars-avril 1956 ; et dans Situations, tome 5, Colonialisme et néocolonialisme, Gallimard, Paris, 1964).

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