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Pierre Mansat et les Alternatives

Pierre Mansat et les Alternatives

Sous ce titre style groupe de rock des années 60, se cache un blog consacré aux luttes émancipatrices, à la recherche du forum politico/social pour des alternatives, à la critique du système territorial français et à son évolution possible, aux luttes urbaines et au" Droit à la Ville", au Grand Paris, aux relations Paris/Banlieues; aux enjeux de la métropolisation, .......par Pierre Mansat, délégué général de La Ville en Commun, animateur de l'Association Maurice Audin

Guerre d’algérie. Maurice Audin, l’enquête impossible , un article de Maud Vergnol dans l'Humanité

29 mai 2018
Guerre d’Algérie.

Maurice Audin, l’enquête impossible ?
Maud Vergnol


De procès en révélations, des lois d’amnistie à l’omerta de la Grande Muette,
que sait-on aujourd’hui de l’affaire Audin ? Seule certitude, établie par les
historiens : la responsabilité de l’armée et de l’État français dans son
assassinat.


Connaîtra-t-on un jour la vérité sur les circonstances précises de l’assassinat de
Maurice Audin, arrêté, torturé et assassiné par l’armée française en juin 1957 ?
Si, soixante et un ans après les faits, l’affaire n’est pas tombée dans l’oubli, c’est
que le sort d’un homme révéla tout un système : celui de la pratique généralisée
de la torture pendant la guerre d’Algérie. Parce que plusieurs générations
d’historiens et historiennes, de militants et militantes communistes, de
journalistes, et en première ligne sa veuve, Josette Audin (voir portrait page 7),
ont continué à passer le témoin. Pour lui, mais aussi pour les milliers de
« disparus » algériens. C’est le sens de la lettre ouverte adressée au président de
la République, dont l’Humanité est à l’initiative, qui demande à Emmanuel
Macron de reconnaître, enfin, la responsabilité de l’État français dans
l’assassinat de Maurice Audin. En 2014, François Hollande avait fait un premier
pas en reconnaissant publiquement le caractère mensonger de la thèse de
l’évasion, défendue par l’armée pour camoufler son crime. Mais ni la
responsabilité de l’armée et de l’État dans sa disparition, ni l’usage de la torture
n’ont encore été reconnus officiellement. « La responsabilité de l’État est
pourtant engagée, rappelle l’historienne Sylvie Thénault, quelle que soit
l’hypothèse actuellement envisagée sur la mort de Maurice Audin : décès sous la
torture, étranglement par le lieutenant Charbonnier ou exécution par un
commando de l’équipe d’Aussaresses. Il faut rappeler que ces militaires
agissaient dans le cadre des pouvoirs spéciaux qui autorisaient les militaires à
exercer les pouvoirs de police ». Pourtant, Emmanuel Macron continue de
conditionner ce geste politique à la connaissance du déroulement précis de son
assassinat. « Ce ne serait pas responsable de ma part de reconnaître un crime
d’État, n’ayant pas été en capacité d’établir la vérité », avait-il répondu à
l’Humanité le 13 février dernier. Depuis, l’Élysée n’a pas donné suite à nos
sollicitations. « Cette idée selon laquelle il faudrait encore enquêter, avant de
reconnaître la responsabilité de l’État, nous la réfutons totalement au nom de la
famille », explique Me Claire Hocquet. Pour l’avocate de la famille Audin,
« cette parole officielle sur la torture et la responsabilité de l’État n’a pas besoin
d’attendre plus longtemps. Le temps est venu ».
Une enquête entamée en 1957 par Pierre Vidal-Naquet
« Madame, je viens de recevoir la lettre que vous m’avez adressée… Il est
bouleversant de recevoir avec le cachet de la poste et l’adresse de l’expéditeur
un récit aussi effarant et hélas aussi vraisemblable que celui de la disparition de
mon collègue M. Audin. Je pense comme vous que les universitaires sauront
exiger la lumière, non par simple esprit de confraternité mais par dignité
d’hommes libres. » C’est le courrier de l’historien Pierre Vidal-Naquet que
Josette Audin reçoit à Alger le 9 septembre 1957. Depuis l’arrestation de son
mari, le 11 juin 1957, elle, qui n’a jamais cru au mensonge de l’évasion, écrit
lettre sur lettre aux médias français pour trouver des relais à Paris. Pierre Vidal-
Naquet met ses compétences d’historien au service du comité Audin, fondé en
novembre 1957, et démonte point par point les mensonges de l’armée (1). Puis
c’est Henri Alleg, journaliste communiste d’Alger républicain, qui dévoile au
grand jour l’usage de la torture avec la publication de la Question. Il est l’un des
derniers à voir Maurice Audin vivant. « Il était en slip, allongé sur une
planche… des pinces reliées par des fils électriques à la magnéto étaient fixées à
l’oreille droite et au pied gauche… » Ce témoignage, Henri Alleg l’écrit en
secret sur des feuilles de papier toilette alors qu’il est encore interné au camp de
Lodi, avant d’être transféré à la prison de Barberousse, à Alger. Feuille après
feuille, un collectif d’avocats communistes sortira son témoignage des geôles de
l’armée, avant que la publication de la Question soit considérée, au printemps
1958, comme relevant d’« une entreprise de démoralisation de l’armée ayant
pour objet de nuire à défense nationale ».
En dépit de ces révélations, les procédures judiciaires engagées par Josette
Audin sont closes au pénal par un non-lieu en 1962, après une opportune loi
d’amnistie. Mais, en 1983, Robert Badinter, par décision ministérielle, gagne
que la veuve de Maurice Audin et ses enfants soient « dédommagés »
financièrement. « Je peux vous dire combien vaut la vie d’un homme, ironise
Pierre Audin. L’indemnisation était une manière de se débarrasser de cette
affaire sans s’affronter à l’armée. »
Nouveaux rebondissements dans les années 2000
En juin 2000, le témoignage dans les colonnes du Monde de Louisette
Ighilahriz, violée par des parachutistes à Alger, fait l’effet d’une bombe et
suscite un retour de mémoire inattendu. Interviewés par la journaliste Florence
Beaugé (2), Massu « regrette » et Aussaresses avoue. Dans les colonnes de
l’Humanité, Charles Silvestre prend l’initiative de l’Appel des douze contre la
torture. Josette Audin remonte au front et dépose une nouvelle plainte contre X
pour séquestration, qui aboutira encore à un non-lieu. Nouveau rebondissement
en 2011 : la journaliste Nathalie Funès (3) publie dans le Nouvel Observateur les
archives du colonel Godard, qui assure que Maurice Audin a été exécuté par un
commando « assisté du commandant Aussaresses ». D’après lui, le commando
se serait trompé de prisonnier et Maurice Audin aurait été tué « par erreur », à la
place d’Henri Alleg. Il livre même le nom du bourreau : le lieutenant Gérard
Garcet. Un coupable également cité dans le livre de Jean-Charles Deniau, publié
en 2014, la Vérité sur la mort de Maurice Audin, sujet à caution, car il
s’appuyait sur les aveux d’un « professionnel des services de renseignements,
donc d’un professionnel du mensonge qui n’était plus en mesure de dire des
choses crédibles dans les dernières années de sa vie », selon Sylvie Thénault.
Enfin, Garcet fut aussi cité par l’appelé dont nous avions publié le témoignage
en février dernier et qui pense avoir enterré le corps de Maurice Audin.
Aujourd’hui, Gérard Garcet, qui vivait reclus à Vannes, serait toujours en vie,
même si nul n’a retrouvé sa trace depuis quelques mois. Témoin clé de l’affaire
Audin, serait-il encore en mesure d’en livrer les derniers secrets ? Rien n’est
moins sûr, d’autant que la seule fois qu’il a consenti à témoigner, devant la
caméra du documentariste François Demerliac (4), il avait nié en bloc, assurant
qu’il faisait les frais d’un règlement de comptes entre Godard et le général
Massu, pour discréditer ce dernier.
Des archives enfouies pourraient-elle mettre un point final ?
Un document enterré dans des archives familiales ou celles de l’armée, aptes à
éclairer la vérité, refera-t-il surface un jour ? Serait-il susceptible d’élucider
enfin les circonstances exactes de la disparition de Maurice Audin ? Si des
archives personnelles existent, contiennent-elle encore des éléments aptes à
infirmer ou confirmer les différentes thèses déjà connues ? La veuve du général
Massu, contactée par l’Humanité, assure par exemple détenir « au chaud » les
archives de son mari, protagoniste majeur dans la disparition de Maurice Audin.
« Il est hors de question que je les rende publiques, même l’armée m’a demandé
et j’ai refusé », nous a-t-elle répondu. Quant aux autorités algériennes, elles
n’ont jamais donné suite aux requêtes de la famille Audin d’engager des fouilles
où pourrait se trouver le corps. « Comme dans toutes les disparitions, l’absence
de corps de la victime empêche d’y mettre un point final et rend impossible la
cicatrisation des plaies de ceux que la disparition a fait souffrir, explique Sylvie
Thénault (5). « Le détail de ce qui s’est passé réellement, il serait étonnant qu’on
réussisse enfin à le connaître, pense aussi Pierre Audin. L’enjeu, aujourd’hui,
c’est que l’État français reconnaisse enfin sa responsabilité. »


(1) L’Affaire Audin. Pierre Vidal-Naquet. Éditions de Minuit, 1958.

(2) Lirel’Algérie, une
(1) L’Affaire Audin. Pierre Vidal-Naquet. Éditions de Minuit, 1958. (2) Lire
l’Algérie, une guerre sans gloire. Histoire d’une enquête. Florence Beaugé.
Calmann-Lévy, 2005. (3) Le Camp de Lodi. Algérie, 1954-1962. Nathalie Funès.
Stock, 2012. (4) A notamment réalisé Maurice Audin, la disparition. Éditions
Montparnasse (5) La Disparition de Maurice Audin. Les historiens à l’épreuve
d’une enquête impossible (1957-2014). Sylvie Thénault. www.histoirepolitique.
fr

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