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16 juillet 2015 4 16 /07 /juillet /2015 17:09

Charles Bukowski, postier jusqu'à plus soif

L'autre métier des écrivains 1/4 C'était ça ou la misère. Déjà ivrogne mais pas encore célèbre, l'auteur de " Women " a longtemps été un employé modèle de l'US Mail

 

Par une sorte de fatalité, le facteur, on le sait, sonne toujours deux fois. La première, c'était une nuit de 1952 dans un rade de Los Angeles. Un pochard dit à Charles Bukowski (1920-1994) : " Tu devrais aller à la poste, ils embauchent n'importe qui. " Un boulot peinard, pour sûr ! Dégrisé, le poète suivit le conseil. Après tout, à 32  ans, il avait déjà travaillé à l'abattoir, et dans une fabrique de biscuits canins ; il avait posé des rails de chemins de fer et dormi sur des bancs… Reçu à l'examen de facteur suppléant, Bukowski débute au bureau de West Avon. Pas de statut plus précaire que cet emploi de journalier. " On commençait à 5  heures du matin et j'étais le seul ivrogne du lot, écrira-t-il, en  1971, dans Le Postier (Grasset, 2002). Je buvais toujours jusque bien après minuit, et à 5  heures du matin, fallait être assis là, à attendre du boulot, attendre qu'un titulaire se fasse porter pâle ", en cas d'intempérie ou de canicule. Pas fous ! A leurs places, les suppléants trient le courrier. A 8  heures du matin, sacoche sur le dos, ils partent le distribuer, selon un itinéraire qu'ils connaissent mal car le secteur géographique couvert par le bureau de West Avon comporte une cinquantaine de tournées.

Quoiqu'il saute régulièrement son déjeuner, " Buk ", chaussures trouées et gueule de bois, boucle toujours la sienne avec retard. Aucune heure supplémentaire ne lui est payée. Le soleil le brûle et la pluie détrempe jusqu'aux lettres qu'il transporte. Parfois un roquet lui mord les mollets, des citoyens mal lunés l'insultent. Les petits chefs se montrent d'autant plus tatillons que les recrutements dépendent chaque jour de leur bon vouloir. Hormis de rares inconnues disponibles pour des galipettes après la remise d'un pli recommandé, rien n'est gratifiant. Le salaire permet tout juste de survivre.

Au bout de trois ans, titularisé après un nouvel examen, Bukowski jouit de meilleures conditions de travail. Mais, davantage épuisé par ce milieu que par ses excès nocturnes, il laisse tomber et mise sur les paris hippiques pour subvenir à ses besoins. En ce sens, Bukowski n'appartient pas à la Beat generation, englobant ceux qui sillonnent les routes et expérimentent des drogues – Jack Kerouac, William S. Burroughs, Allen Ginsberg. On le mettra dans cette catégorie parce qu'il sera publié par le même éditeur qu'eux. D'où le malentendu. Lui, c'est la " Biture generation ", l'excentricité alcoolisée couplée à la misère prolétarienne dont il est issu.

Lorsque la poste sonne la seconde fois, c'est encore la faute d'un pochard. Même ritournelle : " Tu d'vrais devenir préposé au tri, ils embauchent. " En  1958, Bukowski, toujours fauché, rempile. De cet épisode en deux volets, il tireradonc Le Postier, récit tragicomique où il se met en scène à la première personne sous le nom de Hank Chinaski. Onze ans à pointer de nuit, à demeurer courbé sur son tabouret, le seul bras droit en action ; à mémoriser les noms des rues, à les localiser toutes afin de mettre le courrier dans la boîte de tri correspondant au secteur géographique idoine. Plus d'une décennie au cours de laquelle ses cadences de tri et ses pauses pipi sont sys-tématiquement chronométrées. Bukowski dort une poignée d'heures. Il s'arsouille tant qu'il peut. Son supérieur, ainsi qu'un ulcère à l'estomac, le font souffrir.

Pourtant, c'est l'un des plus endurants. Sur sa promotion de 200 assermentés au drapeau – facteur, c'est se montrer loyal à la patrie, leur a-t-on asséné, et respectueux du code de moralité mentionné dans le manuel des services postaux –, il n'en restera que deux, dont lui. " J'avais vu le job bouffer les mecs. On aurait dit qu'ils fondaient. Comme Jimmy Potts, de la poste de Dorsey. Quand j'ai débuté, Jimmy était un type baraqué en tee-shirt blanc. Maintenant il était foutu. Il mettait son siège aussi près du sol que possible et s'empêchait de tomber avec ses pieds. Il était trop crevé pour aller chez le coiffeur et portait les mêmes pantalons -depuis trois ans. Il changeait de chemise que deux fois la semaine et  marchait très lentement. Ils l'avaient bousillé. Il avait 55  ans. "

Bukowski, divorcé, père d'une petite fille, est en proie à des vertiges répétés. Mi-novembre  1969, il écrit à son copain Carl Weissner : " De toute manière, c'est certain, je ne peux plus mettre un pied à la poste. Ils me détestent royalement tout simplement à cause de ceci et cela et ceci et cela, à cause de -diverses rumeurs, fondées ou non, comme par exemple la nuit où j'ai menacé de défoncer la gueule à un type en chaise roulante… c'était vrai mais c'était pour blaguer (…). J'ai deux possibilités : soit je reste à la poste et je deviens cinglé (ça fait onze ans que je bosse là-dedans), soit je me tire et je joue à l'écrivain et je crève la faim. J'ai choisi de crever de faim. " A 49  ans, après avoir publié de nombreux textes dans des revues confidentielles, Bukowski vient de faire paraître Journal d'un vieux dégueulasse (Grasset, 1996), forcément mal perçu par son employeur. Ailleurs, il s'est taillé un petit renom, et un éditeur lui offre juste un peu d'argent. De quoi voir venir…

Macha Séry

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Published by Pierre MANSAT
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